En France, la prévention en santé publique n’échappe pas aux lobbies. Campagnes annulées sous pression du secteur alcoolier, messages dénaturés pour ménager des intérêts économiques, rapport officiel caché au Parlement : la mise sous tutelle de Santé Publique France par Matignon, en janvier 2026, n’est pas un simple accident de parcours, mais plutôt l’aboutissement d’une méthode inquiétante.
Comment les lobbies prennent le contrôle de la prévention en France

Le 30 janvier 2026, dans le huis clos d’une réunion interministérielle, Santé Publique France (SPF) est placée sous tutelle. L’objectif de ce « recentrage stratégique », explique le gouvernement, serait de confier la gestion des stocks stratégiques et de la réserve sanitaire au ministère de la Santé, et les campagnes nationales de communication en santé publique, à ce même ministère et à la Caisse nationale d’assurance maladie. Selon Stéphanie Rist, ministre de la Santé, il s’agirait également de produire « des messages plus clairs », puisqu’une « multiplication des porteurs de campagne » a pu « brouiller la lisibilité de la parole publique en santé ».
Autre argument mis en avant par le gouvernement pour justifier ce changement de cap : le rapport réalisé par l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), commandé un an plus tôt, dont l’objectif était de dresser un état des lieux des missions et des moyens humains et financiers de l’agence SPF. Deux mois avant cette annonce, l’accès à ce rapport, jamais rendu public, a été refusé à Hendrik Davi, député de la 5e circonscription des Bouches-du-Rhône, et administrateur de Santé Publique France.
De nombreuses voix se sont élevées suite à l’annonce du 30 janvier. Deux jours plus tard, le 1er février 2026, Le Monde rapporte que cette annonce a provoqué « émotion, colère et inquiétude » auprès des personnels de Santé Publique France. « C’est vécu comme une remise en cause de notre travail, de toute notre expertise, alors que le fondement même de SPF est de séparer l’évaluation épidémiologique de la gestion politique », s’est ému un représentant du personnel. « On a le sentiment que l’agence va être démantelée, que les lobbys pourront verrouiller les campagnes, qu’on perd du temps à des réorganisations au lieu d’avancer pour améliorer la santé de tous, souligne un autre. Les inégalités sociales, la crise climatique et de la biodiversité, l’essor des zoonoses, le contexte global montrent pourtant qu’il n’y a pas de temps à perdre. » Pour François Bourdillon, fondateur de Santé Publique France, cette réforme représente même un revers pour la démocratie sanitaire. « Avec ce qui est proposé, SPF redevient un institut de veille sanitaire : c’est désespérant… Dix ans de travail rayés d’un coup de plume ».
Le 7 avril 2026, date de la Journée mondiale de la santé, des salariés de SPF et d’autres agences ont manifesté contre cette remise en question des missions de l’organisme. Au sein du cortège, des panneaux aux messages clairs : « La santé publique vendue aux lobbies », « Santé publique France réduite au silence », « Pour une expertise scientifique indépendante », etc.
Mais pourquoi, au sein de cette manifestation comme au travers des réactions recueillies par Le Monde, les attaques contre « les lobbies » se multiplient ? Probablement, car, en France, l’industrie de l’alcool semble peser toujours plus lourd dans les décisions politiques de santé publique. Et ce n’est pas nouveau.
Quand le lobby viticole dicte les campagnes
En décembre 2019 déjà, l’opération « Mois sans alcool », prévue par Santé Publique France pour se dérouler le mois suivant, est annulée par le gouvernement. Si elle a finalement lieu, ce sera sans aucun soutien de l’État, portée uniquement par les associations.
En janvier 2023, la campagne « La bonne santé n’a rien à voir avec l’alcool » est publiée, provoquant la colère du lobby viticole. Un courrier est adressé à Emmanuel Macron. Dans le document, son auteur, Vin & Société, parle d’un slogan « inepte » qui cible « les moments de convivialité des Français », et d’un « rejet clair de la notion de modération pourtant au cœur des politiques de prévention […] depuis 2017. » Interpelé le mois suivant à l’occasion du Salon de l’agriculture, le président aurait d’ailleurs affirmé ne pas avoir apprécié cette campagne.
En septembre 2023, la cellule investigation de Radio France révèle que le cabinet de François Braun, alors ministre de la Santé, aurait annulé deux campagnes de prévention sur les risques liés à l’alcool, prévues quelques mois plus tôt. La première, « Alcool et Rugby », et la seconde, « Quand on boit des coups, notre santé prend des coups », auraient été victimes du lobby alcoolier dont les plaintes seraient remontées jusqu’au sommet de l’État.
Face au tollé des révélations de Radio France, le gouvernement commande en urgence une nouvelle campagne à Santé Publique France. Respectant scrupuleusement les limites fixées par le lobby de l’alcool, à savoir ne pas parler d’excès, ne pas cibler toute la population générale, et ne pas inciter à boire moins, la campagne « C’est la base » enflamme les réseaux sociaux. Tous se moquent de ses messages qualifiés d’absurdes. Il faut dire que la campagne, à destination des jeunes, est effectivement loin de prôner une réduction de la consommation. Parmi ses messages se trouvent, par exemple, « Boire aussi de l’eau si on consomme de l’alcool », ou encore « Penser à manger avant de boire de l’alcool ». Les réseaux sociaux s’en emparent et, très vite, le nouveau message propagé est « vous pouvez boire de l’alcool sans problème si vous buvez de l’eau avec ».
Capture d’écran de la vidéo “Boire aussi de l’eau si l’on consomme de l’alcool, C’EST LA BASE” publiée par le compte @Santé Publique France en 2023
La prévention cannabis, ou l’art de noyer le poisson
Si les campagnes de prévention sur l’alcool semblent être les premières affaiblies, d’autres produits sont également visés. En 2021, la campagne « Derrière la fumée », ciblant la consommation de cannabis, interroge aussi. Portant sur les axes du décrochage scolaire, des accidents domestiques, ou encore de l’insécurité, l’association Addictions France la fustige. D’abord, elle note que cette campagne présente le cannabis comme « la drogue la plus consommée », alors que, « dans notre pays, la substance psychoactive la plus consommée est l’alcool, devant le tabac, et troisièmement le cannabis. Mais pendant tout le quinquennat, le gouvernement a peiné à reconnaitre que l’alcool est bien une “drogue”, même si elle est légale, malgré l’importance de ses conséquences sanitaires et son coût social. »
Elle souligne aussi que le décrochage scolaire « est moins simple que la vision mécaniste qui nous est proposée. » Non seulement il n’existe aucun chiffre sur le nombre de jeunes qui ont effectivement décroché à cause du cannabis, mais, en plus, ceux qui l’ont fait peuvent avoir commencé à consommer justement parce qu’ils ont décroché. Elle rappelle également que tous les jeunes consommateurs ne décrochent pas.
Capture d’écran de la vidéo “#Cannabis | On n’imagine pas ce qui se cache #DerriereLaFumee” publiée par le compte @Santé Publique France en 2021
Au sujet des accidents domestiques, elle note que l’étude de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) rapporte l’ingestion de cannabis par six enfants par mois en France, dont un seul voit son pronostic vital engagé. Si elle souligne que ce chiffre est déjà trop, elle note que « quand des enfants avalent du liquide pour nettoyer la vaisselle, on ne fait pas une campagne contre le nettoyant. Le sujet est davantage celui de parents inconséquents qui laissent des produits toxiques (dont du cannabis) à la portée de leurs enfants mais ce serait évidemment moins spectaculaire que d’incriminer le seul cannabis. »
Cette campagne, que l’association rappelle avoir été faite sans concertation avec le milieu addictologique, « se signale d’emblée par ses a priori (pas de mise en perspective avec les autres drogues), par une information incomplète et imprécise sur les risques, et par une présentation de l’action publique qui interroge. La communication politique a pris le dessus sur les objectifs de prévention. »
Deux millions d’euros pour culpabiliser sans prévenir
En février 2025, c’est au tour de la campagne « Chaque jour, des personnes payent le prix de la drogue » d’être fustigée par les associations. Fédération Addiction la « critique vivement », puisqu’elle ne serait destinée qu’à faire « culpabiliser » les usagers. Ayant coûté deux millions d’euros, Fédération Addiction parle d’un « gaspillage d’argent public ».
Capture d’écran de la vidéo “#ContreLeNarcotrafic l Chaque jour, des personnes paient le prix de la drogue que vous achetez” publiée par le compte @Ministère de l’Intérieur en 2025
« Des décennies d’expérience et de recherche ont identifié les éléments clés d’une campagne de prévention efficace : être centrée sur la réalité des usages et des vécus des consommateurs, éviter les messages moralisateurs, être adaptée aux publics ciblés, faire l’objet d’une évaluation afin d’ajuster les actions en fonction des résultats. La nouvelle campagne du gouvernement ne remplit aucun de ces critères. Elle privilégie une rhétorique alarmiste à travers des images chocs : jouets d’enfants en flammes et scènes de violence. La culpabilisation et la peur ne sont pas des messages efficaces pour changer les comportements. Pire : en les pointant du doigt, le gouvernement compromet l’accès aux soins des consommateurs qui en ont besoin. », dénonce l’association dans son communiqué de presse, qui rappelle, qu’une fois encore, cette campagne a été élaborée « sans consultation avec les professionnels des addictions ».
Avec la réforme de janvier 2026 et la mise sous tutelle de Santé Publique France, l’ingérence des lobbies, qui se déroulait jusqu’à présent campagne par campagne, pourrait bien être désormais institutionnalisée. À l’image de ce qui se passe, semble-t-il, aux États-Unis.
Le tabac, angle mort de la prévention française
Comme l’a rappelé Addictions France, le tabac est la deuxième substance psychoactive la plus consommée en France. À une époque où la cigarette électronique est scientifiquement reconnue comme étant le meilleur moyen d’arrêter de fumer, la position du gouvernement français à son sujet devient plus claire. Loin d’en encourager l’utilisation par les fumeurs, il ne cesse de l’amalgamer au tabagisme, malgré sa moindre nocivité pour la santé, comme l’a encore souligné le rapport de l’Anses au début de l’année 2026.
Depuis plusieurs années, les associations et autres syndicats de défense du vapotage ne cessent de réclamer une communication politique claire et fondée sur les preuves scientifiques autour du vapotage. Des réclamations qui n’ont jamais été entendues. Peut-être qu’aujourd’hui, en France, le seul moyen d’obtenir l’aval du gouvernement pour des actions de santé publique est d’être un lobby pesant plusieurs milliards d’euros.
Peut-être, aussi, que cette manière de fonctionner explique pourquoi la page favorable au vapotage, publiée sur Santé.fr, le portail officiel du ministère de la Santé, a mystérieusement disparu moins de 24h après sa publication.
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