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Réseaux sociaux : les sectes à l’assaut du CBD

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Les groupes d’entraide sur le CBD sont-ils devenus les terrains de chasses privilégiés des naturopathes et des dérives sectaires ? La question peut sembler ridicule, et pourtant… Mouvement organisés ou pas, le danger est concret et bien réel.

Des noms trop connus

Ce sont des phrases et des commentaires d’apparence anodine, mais qui, lorsqu’on y réfléchit, interrogent : pourquoi, sur un célèbre réseau social, dans un groupe fait pour l’entraide et le partage de conseils, faut-il absolument parler en privé d’un sujet qui, à priori, pourrait intéresser l’ensemble des membres ? C’est en tout cas la nature de ce commentaire en réponse à un utilisateur qui pose une question.

Ou encore, sur un autre groupe dédié au CBD, l’administrateur qui partage une vidéo YouTube, envoyée par un membre, qu’il a trouvée intéressante. Et c’est vrai qu’elle n’a à priori pas de quoi inquiéter, cette vidéo : un homme d’allure rassurante et proche de la nature y explique que manger des fruits et des légumes, c’est bien.

Sauf que ce n’est pas la seule vidéo sur sa chaîne, et que le reste peut prêter à controverse. Ce qui est un euphémisme : celui qui tient cette chaîne tient des discours extrêmement dangereux et a fait l’objet de nombreux signalements à la MIVILUDES (Mission interministérielle de vigilance et de lutte Contre les dérives sectaires). Des exemples de propos tenus en vidéo ou en conférences (filmées) le montrent expliquer que le diabète est provoqué par l’insuline, et qu’il faut arrêter d’en prendre, ou que lui peut guérir le cancer (cf. les liens de l’Extracteur en fin d’article).

Des propos qu’il nie régulièrement avoir tenus, mais qui ont été filmés lors de conférences, ou dévoilés lors de conversations privées sur les réseaux sociaux. Un jeune homme de 17 ans s’est retrouvé dans le coma après avoir arrêté de prendre son insuline sur les conseils de cet individu qu’il conviendra d’appeler gourou.

Et, récemment, ledit gourou a retiré une majorité de vidéos de sa chaîne et semblé prendre un certain recul par rapport à ses réseaux sociaux. Un recul ? Au contraire : certains spécialistes y voient le signe que sa communauté a atteint un point critique et qu’il a désormais des adeptes qui peuvent recruter pour lui.

Ce passage du stade d’agitateur public à homme de l’ombre inquiète, parce qu’il rend l’individu plus difficile à surveiller, et parce que cet « entre soi » avec ses suiveurs est souvent le marquage d’une sectarisation du mouvement.

Le type de commentaires obtenu lorsqu’on émet la moindre objection sur Thierry C. ici, en réponse à quelqu’un qui expliquait simplement que si “manger des légumes crus suffisait, ça se saurait”.

Les recruteuses

Nous sommes entrés en contact avec deux « rabatteuses ». Toujours selon le même schéma : un utilisateur pose une question, ou soumet un problème, et un membre du site poste un commentaire du type « Mon mari/mon fils/ma fille a eu le même problème, on a trouvé une solution, je t’explique en MP si tu veux ».

Nous les contactons donc en MP en jouant le jeu : un proche est atteint de la pathologie concernée, nous cherchons un moyen de l’aider.

Sans surprise, la première rabatteuse envoie vers le site du gourou naturopathe, Thierry C. Le discours est toujours le même, « faire confiance à la nature », « manger uniquement des légumes et des fruits crus » et « boire des jus obtenus grâce à l’extracteur de jus » vendu par ce fameux Thierry C. Extracteur qu’il vend plusieurs centaines d’euros, très au-dessus du prix pour un modèle identique dans le commerce.

La conversation s’oriente ensuite sur la nécessité « d’arrêter immédiatement toute forme de traitement médical et d’observer une période de jeûne afin de purger [mon] organisme des poisons injectés par l’industrie pharmaceutique ». Vaccins compris, selon elle.

La conversation tourne court alors qu’elle commence à trouver que « je pose trop de questions » et que « manifestement, je suis le genre de personnes qui refuse la vérité et que je dois secrètement espérer la mort de mon proche puisque je lui refuse ses soins »

La seconde (je n’ai pas trouvé de rabatteur masculin, sans savoir s’il s’agit d’un hasard ou si il y a une raison précise à cela) m’envoie vers un autre habitué de la MIVILUDES : Tal S., Christian pour l’état civil.

La rabatteuse veut tout simplement m’orienter vers ce gourou qui « apprend au corps à fabriquer ses propres médicaments » grâce à un mix de prières et de méditation. Tal est un « être exceptionnel », selon elle, « médecin, chamane et channel ». Elle coince lorsqu’on lui demande ce qu’est un « channel », et incite à lire « les livres du Docteur Schaller ». A noter que si Tal Schaller affirme être diplômé en médecine, en Suisse, personne n’a, à ma connaissance, pu vérifier cette information.

Son discours tourne en rond, autour d’une même idée : « parler avec Tal », « Lire les livres de Tal » « regarder les vidéos de Tal » etc. Après trois heures sur ce thème, je sabote le contact : Tal Schaller est en effet un défenseur de l’urinothérapie, qui consiste à boire son urine, et je demande à la rabatteuse ce qu’il préconise comme liquide vaisselle et si je peux utiliser un verre Winnie l’Ourson. Lorsqu’elle me blackliste, c’est un soulagement.

 

(Ci-dessus : deux exemples de hameçonnages, destinés à piquer la curiosité afin de provoquer un contact en message privé). 

Le CBD, puissant attracteur

Comme beaucoup de phénomènes de consommation, la vape par exemple, le CBD voit s’ouvrir des groupes d’auto-support et d’information. Une nécessité, tant le sujet est vaste, et demande une réelle compétence, qu’il est plus facile d’acquérir au contact de personnes plus expérimentées.

Tous ces groupes sont tenus par des administrateurs compétents et dévoués. Il est hors de question, ici, de les remettre en cause. Comme sur tous les groupes où les utilisateur s’entraident, un espace assez vaste est laissé aux usagers, et c’est dans cet espace que s’incrustent naturopathes et gourous.

Le mot est fort : pour beaucoup, un gourou ressemble à Charles Manson ou Raël, il a le visage fou ou porte une combinaison de cosmonaute new age et parle d’extra-terrestres. Pourtant, ce n’est pas toujours cela. Parfois, un gourou a le visage de Monsieur Tout-le-monde, voire a l’air franchement sympathique.

Et, de même, la dérive sectaire n’est pas toujours avérée, ce qui ne réduit en rien le danger. Le CBD est un terrain de chasse idéal pour certains qui se sont fait une spécialité d’exploiter la détresse d’autrui.

Souvent, l’utilisateur de CBD en consomme pour lutter contre une souffrance physique, parfois psychique. Il est déçu du corps médical, qui n’a pas su lui apporter une solution à son problème, ou à qui il reproche un certain manque d’empathie. Une vérité que le corps médical ne nie pas, bien au contraire, mais plus que de la mauvaise volonté, il s’agit d’un manque de moyens et d’effectifs qui ne laissent pas aux médecins autant de temps qu’ils le souhaiteraient à consacrer à l’écoute de leurs patients. 

Le consommateur de CBD est souvent également très réservé sur les traitements issus de l’industrie pharmaceutiques, qui ont pu avoir des résultats décevants, ou des effets secondaires très lourds. Il est, de fait ou par nature, très sensible à l’argument du « naturel », par opposition aux molécules de synthèse.

On le constate aisément en lisant les commentaires : cette réserve, pour certains, bascule vite dans l’hostilité.

Les antivax sont également présent et actifs sur ces groupes. A noter tout de même que leurs interventions ne passent jamais toutes seules et donnent souvent lieu à des échanges parfois vifs. Signe rassurant que les utilisateurs de CBD considèrent la molécule comme un complément à leur suivi médical, et pas une alternative.

Exemple typique de logique antivax : “je ne discute pas du sujet” ne veut pas dire que la conversation est close, mais que l’antivax doit pouvoir aligner ses “arguments” sans qu’aucune contradiction ne soit tolérée. Il n’y a qu’un pas au comportement sectaire.

Mais il existe une frange, certes minoritaire, d’usagers pour lesquels cette déception vis-à-vis de ce qu’ils estiment pouvoir attendre de la médecine offre une prise aux arguments alternatifs.

Le CBD n’est toutefois pas le terrain de chasse de tous les gourous, seulement ceux d’un certain type.

JP, les maladies chroniques

JP est atteint d’une maladie chronique et participe à de nombreux groupes d’entraide pour les personnes atteintes de la même pathologie. Il est également intéressé par le CBD.

« Beaucoup de ces groupes sont gérés par des naturopathes qui ont des remèdes ‘’naturels’’ à vendre et bien entendu distillent un message anti-médecine. Ils voient le CBD d’un mauvais œil, parce que c’est de la concurrence directe, pour eux, facilement accessible, qui fonctionne, et dont les médecins peuvent s’accommoder ». En revanche, certains gourous qui préconisent des méthodes naturelles ont vite vu l’exploitation qu’ils peuvent faire des attentes de certains utilisateurs de CBD. JP a remarqué à de nombreuses reprise la présence, sur des groupes de CBD, de personnes très investies dans les groupes de “médecine ésotérique”, et il convient que le phénomène est majoritaire et assez inquiétant. 

A qui le crime profite ?

Maharishi Mahesh Yogi, “inventeur” de la “Méditation transcendantale” qui a inspiré de nombreux gourous, a légué à sa mort une fortune de plus d’un milliard de dollars.

Il est légitime de se demander quel intérêt guide ces rabatteurs et les gourous. Pour les rabatteurs, deux explications sont possibles, soit l’intérêt, s’ils sont commissionnés sur les « ventes », soit l’endoctrinement. Nous n’avons pas pu recueillir assez d’informations pour aller dans un sens ou dans l’autre.

Pour les gourous, le moteur est simple : l’argent. Les pseudo-médecines sont un marché estimé à 316 milliards d’euros dans le monde. Et encore, l’estimation date de 2017 : l’explosion des croyances dans les pseudo-sciences a explosé à la suite de la crise du COVID, et les gourous du web montrent des signes évidents de prospérité.

Lorsqu’ils vous expliqueront, à l’avenir, que Big Pharma veut juste s’engraisser sur le dos des malades, rappelez-vous qu’eux se partagent 316 milliards sans investissement, sans recherche, sans laboratoires, sans aucune charge ou presque, et surtout, sans aucune preuve scientifique d’efficacité.

Riposte proportionnée

Si vous êtes contacté par un membre ou détectez un post charlataniste ou secteur, signalez-le à l’administrateur du groupe. Charge à lui de faire le ménage dans son espace.

D’une manière générale, il convient toujours de se méfier des messages privés de membres en réponse à une question publique : le but est justement de partager, le message privé est non seulement contre-productif, mais suspect.

Au niveau sectaire, en France, qui est parmi les pays au monde où la lutte contre les dérives sectaires est la plus efficace, la « sujétion psychologique » est punie par l’article 223-15-2 du Code Pénal. Si les poursuites sont rares, elles existent néanmoins, le délit étant particulièrement difficile à caractériser.

En 2018, la MIVILUDES a reçu 2800 signalements, et a transmis 80 dossiers à la justice.

Un autre recours existe, plus funeste : si les agissements du gourou ou du naturopathes entraînaient le décès d’un patient, par défauts de soins par exemple, la famille peut déposer plainte contre le charlatan pour « homicide involontaire ». En 2018, un dossier a été judiciarisé de cette façon en France, et une autopsie a été réalisée.

Péchés de jeunesse

Comme tous les mouvements d’importance, la vape en a été d’ailleurs victime, le CBD attire ceux qui ont quelque chose à vendre. Le CBD a ceci de particulier que certains charlatans voient dans les critères de ceux qui s’intéressent au sujet des angles d’approche : déception et/ou frustration vis à vis de la médecine traditionnelle, souffrance invalidante qui dispose à chercher une solution coûte que coûte, réceptivité à l’argument « naturel ».

Tout l’équilibre à trouver pour les administrateurs de groupes d’auto-support est de permettre l’expression libre et le partage d’informations, tout en restant vigilant sur ces thématiques sensibles.

Un exemple à prendre, dans le domaine du vapotage, est celui du groupe Je Ne Fume Plus : Françoise Gaudel, qui l’administre, a réuni une équipe de modérateurs compétents et affûtés, et des spécialistes reconnus du sujet. Chaque membre y est bien guidé, mais libre, et les charlatans sont repérés et évacués à vitesse grand « V ».

Pour les utilisateurs de ces groupes, à qui le CBD apporte un réel soulagement, le sujet est trop important pour que ces espaces de conseils disparaissent, et trop sensible pour être laissé à des gourous avides d’emprise et d’argent.

Ressources : 

Sur le cas de Thierry C., la chaîne YouTube l’Extracteur a fait un travail colossal de débunkage.

Le livre “Gare aux gourous” de Georges Fenech, ancien président de la MIVILUDES, explique les dérives sectaires en naturopathie et dresse un panorama complet des tendances. 

Pour les dérives sectaires, le site de la MIVILUDES est une référence. 

Union nationale des Associations de Défense des Familles et de l’Individu victimes de sectes a des antennes locales. 

Le Psiram est le Wikipedia des croyances irrationnelles. Complété au fur et à mesure, il propose des fiches pour des charlatans bien connus. 

Le site de l’Association Française pour l’Information Scientifique démonte très régulièrement des fausses croyances, s’appuyant sur des faits sourcés. 

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