1,66 million de personnes seraient mortes du tabagisme passif dans le monde en 2023. Décryptage des calculs ayant conduit à ce résultat.
De l’exposition au décès : la mécanique du calcul

Cette recherche, publiée le 7 septembre 2026 dans la revue scientifique The Lancet Public Health1, est le fruit du travail de plus de 1 000 chercheurs. Comme souvent lorsqu’il s’agit de travaux sur le tabagisme, cette dernière a été financée par Bloomberg Philanthropies et la Gates Foundation. Deux entités que l’on connaît aussi pour leurs financements de nombreuses recherches antivape.
En termes de méthodologie, inutile de tourner autour du pot, cette recherche est pour ainsi dire à l’état de l’art pour ce type d’exercice. Ses limites ne viennent pas d’un quelconque manque de rigueur de la part des chercheurs, mais simplement de l’impossibilité de faire mieux. Rappelons qu’il s’agissait de définir le nombre de décès dus au tabagisme passif, sur une année entière, et dans 204 pays. Et puisqu’il n’est pas possible de simplement compter le nombre de certificats de décès enregistrés dans tous les pays du monde, c’est là que la modélisation entre en jeu, et, avec elle, les imprécisions qui lui incombe.
Pour arriver à ce résultat, les scientifiques ont d’abord défini le nombre de personnes exposées au tabagisme passif dans le monde : 2,71 milliards, dont 767 millions d’enfants. Un chiffre qui constitue une estimation en fonction de nombreux facteurs.
Ils ont ensuite déduit le nombre de décès dus au tabagisme passif à partir du nombre de personnes exposées. Un procédé réalisé à l’aide d’une méthode standard en épidémiologie, qui consiste à combiner deux données : le risque relatif (RR) et la prévalence de l’exposition.
Le risque relatif provient de décennies d’études antérieures. Il indique, pour chaque maladie liée au tabagisme passif (cardiopathie, AVC, cancer du poumon, etc.), combien de fois plus une personne exposée a de risque d’en mourir par rapport à une personne non exposée.
En combinant ce risque relatif à la prévalence de l’exposition (P), une formule statistique standard permet de calculer la part des décès d’une maladie donnée qui est imputable au tabagisme passif. C’est ce qu’on appelle la fraction attribuable dans la population (PAF).
Ce pourcentage est ensuite appliqué au nombre total de morts de cette maladie, déjà connu indépendamment par le programme GBD, pour obtenir un nombre de décès attribuables. Un calcul qui a été répété pour chaque maladie, dans chacun des 204 pays étudiés, par tranche d’âge et par sexe, avant que l’ensemble des résultats ne soit additionné pour obtenir le chiffre final : 1·66 million (95% UI 1·33–2·07). C’est-à-dire qu’il y a 95 % de chances que le vrai nombre de décès attribuables au tabagisme passif en 2023 soit compris entre 1,33 et 2,07 millions.
Pour cette étude, les chercheurs ont utilisé un intervalle de crédibilité bayésien (UI) au lieu d’un intervalle de confiance fréquentiste (IC). La différence entre les deux est subtile :
Un intervalle de confiance (IC) signifie que, si on répétait une même étude une infinité de fois, 95 % des intervalles indiqués contiendraient la vraie valeur.
Un intervalle de crédibilité bayésien s’interprète plus facilement, puisqu’il signifie simplement qu’il y a 95 % de chances que la vraie valeur se situe dans la fourchette communiquée.
Les limites de la méthode
Bien sûr, ce genre d’études possède de nombreuses limites, dont voici les principales :
D’abord, les chercheurs ont utilisé un modèle que l’on pourrait qualifier de « tout ou rien ». L’intensité du tabagisme passif n’a pas été prise en compte et chaque personne a été classée comme exposée ou non exposée. Ainsi, un enfant dont le parent fume systématiquement à table a été classé comme exposé, au même titre qu’un enfant dont le parent ne fume qu’à la fenêtre ou sur le balcon.
Les lieux publics ont également été exclus. La recherche n’a mesuré l’exposition qu’au domicile et sur le lieu de travail. Les bars, restaurants, et autres lieux publics dans lesquels il est possible de fumer dans certains pays, n’ont pas été comptabilisés.
De plus, le modèle a appliqué l’exposition de l’année 2023 aux taux de mortalité de cette même année. Problème : certaines maladies liées au tabagisme passif, comme le cancer du poumon, par exemple, peuvent mettre plusieurs décennies à se déclarer après l’exposition. L’étude a donc attribué le fardeau actuel à l’exposition présente alors qu’il reflète en réalité une exposition passée pour plusieurs maladies.
Enfin, presque chaque nouvelle édition du GBD modifie sa méthodologie. Il n’est ainsi pas possible de comparer directement les résultats de cette étude avec ceux des années précédentes. À ce sujet, soulignons toutefois qu’il n’aurait de toute façon pas été possible de le faire, puisqu’il s’agit de la première fois que le tabagisme passif est étudié en tant que facteur de risque autonome.
Sources et références
1 GBD 2023 Second-hand Smoke Collaborators. (2026). Global, regional, and national prevalence of second-hand smoke and attributable disease burden in 204 countries and territories, 1990–2023: A systematic analysis for the Global Burden of Disease Study 2023. The Lancet Public Health. https://doi.org/10.1016/S2468-2667(26)00168-4










