L’émission Complément d’enquête, diffusée le 19 mars 2026 sur France 2, promettait une enquête sur le vapotage. Mais dès la première minute, un constat s’impose : ce n’est pas la cigarette électronique qui est visée, mais l’industrie du tabac et son entrisme sur ce marché. Un angle légitime, mais un traitement qui amalgame systématiquement vapotage et cigarettiers, au risque de faire oublier que 85 % du marché français est occupé par des acteurs indépendants.
Une émission qui cible Big Tobacco

Un amalgame dès la première minute
Capture d’écran de l’émission Complément d’enquête, diffusée le 19 mars 2026 à 23h sur France 2.
Moins d’une minute après le début de l’émission, déjà, une première alerte : la commerciale en question est visiblement dans ce qui semble être un bar. À notre connaissance, aucune marque française indépendante ne réalise la moindre opération de communication en dehors des lieux de vente, et encore moins dans un débit de boisson. Et lorsqu’on s’attarde en détail sur les images, il s’avère que la vapoteuse que tient la représentante est de marque Vuse. Une marque qui appartient au cigarettier British American Tobacco. Première minute, et déjà un premier amalgame entre industrie de la vape et industrie du tabac ?
À partir de la deuxième minute, le narratif se met en place. Nous suivons une journaliste qui explique être vapoteuse et avoir arrêté le tabac grâce à la cigarette électronique. « Moi aussi c’est grâce à elle que j’ai arrêté le tabac. Pendant des mois, j’ai vapoté sans crainte… jusqu’aux premières alertes des autorités de santé, à la Une des journaux et des médias en ligne. » À la suite de cette phrase, divers extraits audios anxiogènes, qui disent, par exemple : « C’est confirmé, vapoter c’est bien dangereux pour la santé », ou encore « Ces risques s’expliquent par l’inhalation répétée de substances toxiques. »
Lors du court passage destiné à faire le point sur le marché du vapotage français, l’émission précise que « le secteur est dominé par des acteurs indépendants » et qu’il « suscite aujourd’hui la convoitise des géants du tabac ». Des industriels qui se sont « à leur tour lancés dans la cigarette électronique ».
« Nouveau produit, nouveau crédo : bienvenue dans leur monde sans fumée », lance alors la voix off, qui laisse finalement présager d’une émission plus axée sur l’entrisme de Big Tobacco au sein du marché de la vape française, que sur la cigarette électronique elle-même. Un fait qui se confirme peu après lorsqu’il est expliqué que « les cigarettiers se défendent de cibler les jeunes et les non-fumeurs », avant d’annoncer au téléspectateur une « plongée dans une guerre de l’info menée par une industrie [du tabac, N.D.L.R.] à la conquête de nouvelles générations d’adeptes. » Voilà qui signe la fin de l’introduction d’une émission qui semble cibler spécifiquement l’industrie du tabac, et qui persévère, comme l’a fait quelques mois auparavant Slash Enquêtes sur YouTube, dans l’association vapotage et géants du tabac.
Le débat sur les « 95 % moins nocif »
Capture d’écran de l’émission Complément d’enquête, diffusée le 19 mars 2026 à 23h sur France 2.
Complément d’enquête démarre par un chapitre sur la moindre nocivité du vapotage par rapport au tabagisme. Après une brève rencontre avec une ex-fumeuse qui s’est mise à la vape après des années de tabagisme (deux paquets par jour), et qui relate ressentir des effets positifs pour sa santé, notamment au niveau de sa respiration qu’elle qualifie de « plus profonde », l’émission s’attaque à la célèbre déclaration selon laquelle vapoter serait « 95 % moins nocif que fumer ». Complément d’enquête rappelle que ce chiffre a été popularisé en 2015 par un rapport de Public Health England (PHE), l’agence de santé britannique, mais qu’il provient à l’origine d’une publication « critiquée pour son manque de rigueur scientifique ».
Une phrase qui pourrait choquer certains défenseurs du vapotage mais qui n’en reste pas moins exacte : la publication1 ayant défini que le vapotage est 95 % moins nocif que le tabagisme est effectivement discutable. Il s’agit d’une opinion d’experts, c’est-à-dire une discussion entre plusieurs personnes qui rédigent un rapport par la suite. Il ne s’agit donc pas d’une « étude scientifique » au sens largement entendu par le grand public. Et sur la pyramide de la hiérarchie des preuves scientifiques, les opinions d’experts occupent la place la plus basse. Qui plus est, cette opinion d’experts, publiée en 2014, et que l’agence de santé publique du Royaume-Uni a pris en compte, avait été financée par une entreprise suisse dont le dirigeant aurait, par le passé, été financé par le cigarettier British American Tobacco. Si le financement d’une étude par un cigarettier ne signifie pas automatiquement que la recherche en question est biaisée, il oblige forcément à une certaine prudence lors de sa consultation. De leurs côtés, les auteurs ont indiqué que « Le sponsor de l’étude n’a joué aucun rôle à aucune étape (…) dans la rédaction de cet article, et n’était pas présent à l’atelier. Tous les auteurs avaient un accès complet à toutes les données de l’étude et avaient la responsabilité finale de la décision de soumettre à la publication. »
L’Anses nuance les risques
Capture d’écran de l’émission Complément d’enquête, diffusée le 19 mars 2026 à 23h sur France 2.
Pour avoir une idée de la nocivité du vapotage, l’émission s’adresse à l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), qui a publié en février 2026, un rapport de 700 pages sur le sujet. Interviewé, Benoît Labarbe, de la direction de l’évaluation des risques de l’Anses, explique que « les risques du vapotage pour la santé sont de trois ordres : cardiovasculaire, respiratoire, et sur le développement de cancers. » Il souligne toutefois que « aujourd’hui, on n’a pas de malades avérés du vapotage, mais on a des indices qui permettent de dire qu’on a, peut-être, une possibilité de maladies. » et que « si on est fumeur et qu’on veut essayer le vapotage pour s’en sortir, oui ça peut être une porte de sortie du tabac à condition de savoir arrêter un jour. »
S’ensuit une mise en scène de la journaliste qui jette sa cigarette électronique dans la poubelle après que la voix off ait repris des propos de l’OMS, qui qualifie la vapoteuse de « incontestablement nocive ». « Je pensais ma vape inoffensive, j’avais tort. », conclut la séquence.
À ce stade de l’émission, une clarification s’impose sur le concept de « réduction des risques » : la cigarette électronique n’a jamais été présentée comme inoffensive dans la littérature scientifique, mais comme moins nocive que le tabagisme. La distinction est essentielle : fumer conduit à l’inhalation de milliers de substances toxiques dont beaucoup sont cancérigènes. Le vapotage réduit le nombre de substances toxiques inhalées sans les supprimer complètement.
Experts et conflits d’intérêts
Complément d’enquête revient ensuite sur les cigarettiers et n’hésite pas à diffuser leur propagande selon laquelle ils voudraient désormais arrêter le business du tabac, avant de rappeler ce que les fabricants tentent toujours de cacher : la majorité de leur chiffre d’affaires provient encore aujourd’hui de la vente de cigarettes combustibles, qui tuent un utilisateur sur deux.
Le cas David Khayat
Capture d’écran de l’émission Complément d’enquête, diffusée le 19 mars 2026 à 23h sur France 2.
C’est alors que l’analyse de l’émission devient plus contestable. Après avoir présenté le professeur David Khayat, fondateur de l’Institut national du cancer et aujourd’hui devenu consultant pour Philip Morris International (l’une des sociétés de l’expert en cancérologie compte PMI parmi ses clients), l’émission l’accuse de tenir un discours biaisé. Lors d’une conférence à laquelle il est invité au Maroc, elle reproche au scientifique de présenter la cigarette électronique, le snus, et le tabac chauffé, comme des aides au sevrage tabagique. « Pour l’OMS, et comme l’indique le site du ministère de la Santé français : il n’y a pas de preuves scientifiques suffisantes permettant d’affirmer que les produits du vapotage puissent constituer une aide à l’arrêt de la consommation de tabac. », souligne alors l’émission.
En voulant présenter David Khayat comme un défenseur de l’industrie du tabac, Complément d’enquête omet un élément factuel : l’efficacité supérieure du vapotage comme moyen d’arrêter de fumer, par rapport aux substituts nicotiniques classiques, ne relève pas uniquement du discours des cigarettiers. Elle est documentée par la littérature scientifique indépendante. L’organisation Cochrane, mondialement reconnue pour la qualité de ses revues systématiques, a conclu que le vapotage est près de trois fois plus efficace pour arrêter de fumer que les autres substituts nicotiniques2 . Le discours du professeur Khayat sur ce point spécifique est donc scientifiquement vérifiable.
La position d’Agnès Buzyn
Capture d’écran de l’émission Complément d’enquête, diffusée le 19 mars 2026 à 23h sur France 2.
Mais pour appuyer ce discours, l’émission a trouvé une alliée de poids : l’ex-ministre française de la Santé, Agnès Buzyn. À la question de savoir ce qu’elle pense des médecins qui collaborent avec l’industrie du tabac, elle répond qu’ils ne peuvent pas y trouver un quelconque intérêt scientifique, et que cet intérêt est donc financier. « Il n’y a pas un médecin digne de ce nom qui peut vouloir faire la promotion, ni du tabac, ni du vapotage. », indique ensuite l’ancienne ministre. Mais cette affirmation interroge : si la science reconnaît que passer du tabagisme au vapotage réduit les risques pour la santé, peut-on vraiment dire qu’aucun médecin digne de ce nom ne peut promouvoir le vapotage comme outil de réduction des risques ?
Promotions illégales dans les bureaux de tabac
Capture d’écran de l’émission Complément d’enquête, diffusée le 19 mars 2026 à 23h sur France 2.
Outre les collaborations avec de grands experts, le reportage se penche également sur la promotion que Big Tobacco fait du vapotage. Animations dans des bureaux de tabac, publicité illégale, etc. À ce sujet, il interroge Serdar Kaya, président de la Confédération des buralistes, entré en fonction au mois d’octobre 2025. Et lorsqu’il est questionné sur les animations réalisées en bureaux de tabac par certains cigarettiers pour leurs produits du vapotage, le président de la Confédération botte en touche et explique simplement « ce n’est pas réjouissant, ce n’est pas satisfaisant de voir cette démarche », avant de réclamer que l’industrie du vapotage soit mieux encadrée. Étonnée, la journaliste lui répond que : « le cadre, il existe. La publicité elle est interdite. » Seule échappatoire pour Serdar Kaya, visiblement acculé, il y aurait trop de lois et les buralistes ne pourraient pas toutes les connaître. « L’interdiction de la publicité pour les produits du vapotage, elle date de 2016. Ça fait bientôt dix ans, les buralistes ont eu le temps de découvrir ce texte de loi. », rétorque alors la journaliste. Il reconnaît simplement qu’il y aurait « des failles ».
L’émission s’achève en revenant sur les (nombreuses) opérations commerciales illégales pratiquées par les cigarettiers pour leurs produits du vapotage. À travers des panneaux publicitaires en plein Paris ou lors de festivals de musiques. Ce à quoi British American Tobacco, le cigarettier concerné, répond qu’il respecte scrupuleusement la loi, même si ce n’est pas le cas. Une réponse qui contraste avec les faits documentés dans le reportage.
Un traitement qui amalgame vape et tabac
L’émission de France 2 n’est pas foncièrement antivape. Sa cible était claire : l’industrie du tabac, qui tente aujourd’hui de s’approprier le marché de la cigarette électronique. Mais si, durant les premières minutes, elle rappelle qu’en France, ce marché est occupé à 85 % par des entreprises totalement indépendantes de Big Tobacco, l’heure qui suit ne cesse de parler du vapotage sous le prisme des cigarettiers. Une redondance qui conduit inexorablement le spectateur à oublier que dans l’Hexagone, la cigarette électronique n’appartient pas aux cigarettiers.
Cette approche répond à une logique simple : l’objectif de Complément d’enquête, comme des autres émissions télévisées, est de faire de l’audience.
Aujourd’hui, plus de trois millions de Français utilisent la cigarette électronique. Diffuser une émission qui laisse présager de grandes révélations sur un produit largement plébiscité par une partie de la population, c’est l’assurance d’attirer l’attention. Et faire passer la cigarette électronique comme un produit de l’industrie du tabac, un secteur devenu infréquentable, c’est s’assurer de faire réagir les spectateurs.
Cette émission devrait donc être considérée par l’industrie française de la vape comme une nouvelle alerte : la seule défense qui lui reste aujourd’hui, c’est cette séparation claire qui existe entre le vapotage et les géants du tabac.
Sources et références
1 David J. Nutt, Lawrence D. Phillips, David Balfour, H. Valerie Curran, Martin Dockrell, Jonathan Foulds, Karl Fagerström, Kgosi Letlape, Anders Milton, Riccardo Polosa, John Ramsey, David Sweanor; Estimating the Harms of Nicotine-Containing Products Using the MCDA Approach. Eur Addict Res 1 September 2014; 20 (5): 218–225. https://doi.org/10.1159/000360220
2 Hartmann-Boyce J, McRobbie H, Lindson N, Bullen C, Begh R, Theodoulou A, Notley C, Rigotti NA, Turner T, Butler AR, Hajek P. Electronic cigarettes for smoking cessation. Cochrane Database of Systematic Reviews 2020, Issue 10. Art. No.: CD010216. https://doi.org/10.1002/14651858.cd010216.pub8
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