Distributeurs gratuits de sachets de nicotine dans les locaux, employés qui consomment pour améliorer leur concentration… Dans certaines entreprises tech américaines comme Palantir et Hello Patient, les nicotine pouches sont devenus le nouveau carburant de la productivité.
Quand une blague devient un phénomène d’entreprise

Défendus par certains comme outil de réduction du risque tabagique, voire comme aide à arrêter de fumer, les sachets de nicotine semblent aujourd’hui trouver une tout autre fonction dans certaines entreprises américaines. Et si les nicotine pouches étaient sur le point de devenir le nouveau stimulant de la Silicon Valley ?
Ce phénomène s’appuie sur deux startups : Sesh et Lucy. Toutes les deux proposent le même service : la fabrication d’un distributeur de sachets de nicotine qui contient leurs produits. Et comme le rapporte Alex Cohen, fondateur d’Hello Patient, l’idée d’installer un de ces distributeurs est arrivée suite à ce qui devait être une simple blague.
Il explique avoir vu des sachets de nicotine Zyn (Philip Morris) sur les bureaux de ses ingénieurs logiciels et s’être demandé si leur productivité était liée à ces produits : « Ils étaient très productifs, alors j’ai pensé qu’il y avait peut-être quelque chose. » Ni une ni deux, il court acheter de nombreux sachets de nicotine de différentes marques, les entasse dans le tiroir de son bureau, puis prend une photo pour les réseaux sociaux avec la légende : « On recrute. Salaire merdique, avantages cools. »
We’re hiring.
Shitty pay, great perks! pic.twitter.com/09oLE2T8TD
— Alex Cohen (@anothercohen) April 25, 2025
Mais tout ne s’est pas passé comme prévu. Les sachets de nicotine étaient à portée de main, et Alex a commencé à en consommer. « Ensuite, je suis devenu accidentellement accro. », plaisante-t-il, avant de nuancer plus tard qu’il n’utilise en fait que deux à trois sachets par jour, et qu’il n’en ramène pas à la maison.
Du sacrifice scientifique au biohacking moderne
Face à cette situation, impossible de ne pas faire le lien avec le biohacking. Le terme, apparu en 1988 dans le Washington Post, désignait alors les expériences de biologie amateur menées à domicile. L’idée : si on peut pirater un ordinateur, pourquoi ne pourrait-on pas pirater son corps ?
Pour mieux comprendre ce phénomène, un retour en arrière s’impose. En septembre 1900, à Cuba, le scientifique Jesse Lazear, ancien membre de la Commission sur la fièvre jaune de l’armée américaine, agonise justement de cette maladie. Quelques jours auparavant, il s’est volontairement laissé piquer par des moustiques qui s’étaient nourris du sang de malades dans un hôpital voisin. Il meurt peu de temps après et prouve ainsi le succès de son expérience : la fièvre jaune est bien transmise par le sang, et les moustiques en sont un excellent vecteur. Aujourd’hui, cette maladie est considérée comme évitable grâce à la vaccination, mais aussi, grâce à l’expérience de Lazear.
Au fil des décennies, le vaccin contre la fièvre jaune n’est pas resté son seul héritage. Sa méthode d’auto-expérimentation a fait des émules, tant dans la communauté scientifique que chez le grand public. Par exemple, en 1998, Kevin Warwick se fait implanter une puce dans le bras pour contrôler des appareils électroniques. Quelques années plus tard, Josiah Zayner, ancien biochimiste de la NASA, s’injecte en direct de l’ADN modifié dans le bras.
Dans les années 2010, portée par la Silicon Valley, le biohacking se dirige de plus en plus vers l’optimisation de performance : consommation de suppléments alimentaires, jeûne intermittent, tracking biométrique, etc. Tout est bon pour tenter d’améliorer ses capacités.
Certains biohackers sont même devenus célèbres dans ce milieu par leur désir de pousser cette logique à l’extrême. Nous pourrions, par exemple, citer Bryan Johnson, entrepreneur tech de 47 ans, qui dépense deux millions de dollars chaque année pour « inverser » son vieillissement. Au programme, un régime alimentaire strict, le suivi de dizaines de biomarqueurs, mais aussi et surtout, des transfusions du plasma sanguin de son fils adolescent…
La nicotine comme raccourci vers la performance ?
Heureusement, rien d’aussi extrême chez Palantir et Hello Patient, puisque les deux entreprises ont fait le choix des sachets de nicotine. Un choix qui ne devrait pas manquer de relancer les débats sur les effets stimulants de cet alcaloïde. Selon certaines études, la nicotine aiderait, par exemple, à améliorer la concentration et la mémoire à court terme.
Reste que le paradoxe est saisissant : une communauté qui traque chaque biomarqueur, optimise son sommeil au centième près et dépense des fortunes en suppléments, rationalise désormais la consommation d’une substance reconnue comme hautement addictive.
Des limites que rappelle d’ailleurs le sacrifice de Jesse Lazear. S’il est aujourd’hui glorifié par ceux qui connaissent son histoire, beaucoup semblent oublier que tout n’a pas été si simple. Après son décès, la compréhension de la fièvre jaune a nécessité des années d’expérimentation supplémentaire par ses collègues scientifiques. Une question se pose alors : devait-il vraiment mourir pour faire avancer la science ? Les biohackers modernes devraient se poser la même question : ont-ils vraiment besoin de prendre ces risques, ou existe-t-il une voie plus sûre vers l’optimisation qu’ils recherchent ? Une question que les employés de Palantir et Hello Patient feraient bien de se poser avant leur prochaine pause nicotine.
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