Cinquante ans jour pour jour après la loi Veil, six anciens ministres de la Santé ont appelé le gouvernement à s’emparer de la proposition de loi du député Nicolas Thierry pour une interdiction générationnelle de la vente de tabac en France.
Une proposition de loi qui fait réagir

Enregistrée le 18 novembre 2025, la proposition de loi n°2101 vise à interdire la vente des produits du tabac « à partir du 1er janvier 2032, à toute personne née à compter du 1er janvier 2014. » Un mécanisme déjà appliqué aux Maldives et inscrit dans la loi au Royaume-Uni. En France, la proposition n’en est toutefois qu’au stade du dépôt et a été renvoyée à la commission des affaires sociales. « Il ne s’agit pas de créer une interdiction supplémentaire ni de repousser l’âge légal d’achat du tabac. Il s’agit, à l’instar d’autres substances nocives, d’organiser l’extinction progressive de la commercialisation d’un produit mortifère. », expliquent les auteurs de la tribune.
Cet appel des anciens ministres n’est pas un hasard du calendrier. Le 9 juillet 2026 marquait le cinquantième anniversaire de la loi Veil, « première grande loi française de lutte contre le tabagisme. » Portée par Simone Veil, alors ministre de la Santé, la loi n° 76-616 restreignait pour la première fois la publicité en faveur du tabac, interdisait les distributions gratuites à des fins publicitaires et encadrait le parrainage des manifestations sportives ainsi que de celles destinées aux enfants ou aux mineurs. Elle imposait également l’apposition de la mention « abus dangereux » sur les emballages et habilitait le gouvernement à réglementer le tabagisme dans certains lieux collectifs.
Avec cette tribune, l’interdiction générationnelle de la vente de tabac gagne du terrain dans le débat politique français. « Pendant cinquante ans, nous avons cherché à limiter les dommages causés par cette industrie. Aujourd’hui, nous devons nous donner l’ambition d’y mettre définitivement un terme. ». Le 2 juillet 2026, la Caisse nationale de l’Assurance Maladie (CNAM) plaidait pour la même mesure dans son rapport annuel Charges et Produits. Le lendemain, sur TF1, Stéphanie Rist, actuelle ministre de la Santé, se disait « très favorable à titre personnel » à cette mesure.
Deux camps, deux mesures
En dehors du cercle politique, les avis sont partagés sur la nécessité et l’intérêt, ou non, de mettre en place une telle interdiction en France. Les associations antitabac y sont favorables. Pour elles, l’objectif serait de « stopper le renouvellement générationnel de la clientèle de l’industrie du tabac », comme l’explique l’association Alliance contre le tabac dans un communiqué de presse qui soutient la proposition de loi du député écologiste.
Du côté de la Confédération des buralistes, le discours est tout autre. Sur RMC, Serdar Kaya, président national de la confédération des buralistes, parle d’une mesure inapplicable en France et souhaite que le pays « soit en phase avec la réalité. » Il note qu’en France, le Royaume-Uni et l’Australie sont souvent pris pour exemple en matière de lutte contre le tabagisme, mais rappelle que « ce sont des îles. ». S’il ne développe pas ce point, il est aisé de comprendre que sur une île, le commerce frontalier n’existe pas, a contrario de la France, dont plusieurs des pays voisins vendent du tabac, qui plus est à des tarifs inférieurs.
Pour lui, cette interdiction générationnelle, qui viserait d’abord les jeunes générations, les pousserait aussi à s’approvisionner ailleurs. « Écartons le service légal et laissons la place au trafic ! Demain ces jeunes […] se trouveront du tabac autrement. » s’exclame-t-il, avant d’ajouter qu’une telle mesure favoriserait « le déclin d’un réseau qui reçoit dix millions de clients par jour ». Le président de la Confédération des buralistes appelle plutôt à une réflexion européenne sur la question.
Le cigarettier Philip Morris France est, lui aussi, contre la mesure. Pour le fabricant de Marlboro, l’interdiction générationnelle de la vente de tabac soulève une question centrale : « comment une interdiction progressive, dont les effets ne pourront être mesurés que dans plusieurs années, peut-elle répondre à l’urgence sanitaire actuelle d’un pays qui compte encore près de 12 millions de fumeurs adultes ? »
« Interdire demain la vente de cigarettes à toute une génération peut sembler, sur le papier, une mesure forte, ajoute le cigarettier, qui pourtant souligne qu’une politique de santé publique ne se juge pas à son intensité symbolique. » Pour lui, seuls les « résultats concrets » comptent : « empêcher l’entrée des mineurs dans le tabagisme, réduire la place de la cigarette dans la société et accompagner les fumeurs adultes vers la sortie du tabac combustible. » Le cigarettier, qui possède un large portefeuille de produits sans combustion (tabacs chauffés IQOS, BONDS et lil, sachets de nicotine ZYN, snus via le rachat de Swedish Match en 2022, et cigarettes électroniques VEEV), a donc un intérêt commercial direct à avancer cette défense.
La France est donc divisée en deux camps : les soutiens d’une interdiction générationnelle de la vente de tabac défendent une extinction progressive du marché. Ses opposants plaident quant à eux pour le maintien d’un marché légal, assorti de contrôles renforcés et d’un basculement des fumeurs vers des produits nicotiniques sans combustion. À ce stade, il semble bien difficile d’imaginer quel camp remportera cette nouvelle bataille contre le tabagisme, cinquante ans après le début d’une guerre qui n’en finit pas.
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