Le titre de Doctissimo laisse entendre que la communauté scientifique s’alarme. En réalité, il s’agit d’un seul texte, signé par une équipe australienne. Et ce texte n’est pas une étude : personne n’a été suivi, rien n’a été mesuré. Les auteurs ont relu des travaux existants et en ont tiré une conclusion.

Et cette distinction change tout. Il existe deux façons de passer en revue la littérature scientifique. Soit on annonce à l’avance ses critères, on analyse tout ce qui existe sur le sujet et on note la qualité de chaque étude : c’est une revue systématique. Soit on choisit soi-même les travaux qu’on retient, sans forcément expliquer pourquoi : c’est une revue narrative. Les Australiens ont fait la seconde. Écrire qu’ils ont « analysé les données mondiales » leur prête donc une exhaustivité qui n’existe pas.

L’auteur principal de l’étude le dit d’ailleurs lui-même : son évaluation est qualitative et ne comporte aucune estimation chiffrée du risque. Autrement dit, le texte ne répond pas à la question que se pose le lecteur « de combien mon risque augmente-t-il ? » Il affirme une direction, rien de plus. L’article de Doctissimo fait pourtant le contraire en écrivant que l’étude « ne se contente pas de suppositions » et s’appuie sur « des preuves concrètes ».

Les auteurs précisent aussi d’emblée qu’ils ne comparent pas les vapoteurs aux fumeurs. Ce qui leur permet de qualifier une substance de cancérogène dès qu’elle est détectée, même en quantité infime, sans jamais dire si c’est plus ou moins que dans une cigarette.  C’est pourtant la seule comparaison qui intéresse un fumeur, et qui est de toute façon la seule à être utile, puisque le vapotage ne s’adresse qu’à des fumeurs.

Après la publication de l’étude dont parle cet article, les critiques ont d’ailleurs été immédiates. Peter Hajek (Queen Mary University of London) juge les conclusions trompeuses. Lion Shahab (University College London) relève que les auteurs n’évaluent la qualité d’aucune des études qu’ils citent et ne mentionnent aucune limite à leur propre travail. Gavin Stewart (université de Newcastle) estime qu’on ne peut pas savoir si les conclusions reposent sur des preuves solides ou sur une simple opinion. Peter Shields (Ohio State University) reproche une sélection des études qui laisse de côté celles qui contredisent les auteurs. Ce dernier précise aussi avoir été, il y a plus de cinq ans, témoin expert contre l’industrie du tabac.

Et surtout, une agence française dit l’inverse. En février 2026, au terme d’un rapport de 500 pages fondé, lui, sur une revue systématique, l’Anses concluait que des modifications biologiques compatibles avec l’apparition de tumeurs sont possibles, mais que les données disponibles ne permettent pas de conclure à un effet cancérogène de la cigarette électronique à ce jour.

L’article comporte aussi cinq autres erreurs ou approximations.

L’équipe n’est pas « internationale » : toutes les institutions citées sont australiennes.

Les « expériences sur les souris » se résument à une seule, publiée en 2019. Le chiffre est de 22,5 % et non 25 %, avec neuf souris sur quarante. Les limites de cette étude sont connues et rappelées par les instituts américains de santé (NIH) eux-mêmes : très peu d’animaux, une lignée de souris naturellement sujette au cancer du poumon, et des animaux placés dans une enceinte remplie de vapeur plutôt qu’inhalant comme le ferait un humain. Même l’auteur de cette étude a précisé que ses résultats n’étaient pas destinés à être transposés à l’homme. Quant à l’argument selon lequel de tels chiffres auraient affolé tout le monde s’il s’était agi de tabac, il oublie l’essentiel : aucune comparaison avec la fumée de cigarette n’a été faite dans cette expérience.

Le risque multiplié par quatre chez ceux qui fument et vapotent à la fois n’est pas non plus un résultat de la revue australienne, contrairement à ce que suggère la formule « l’étude souligne également ». Il vient d’une publication de 2024 parue dans une revue confidentielle, citée oralement par un coauteur lors d’une conférence de presse. Et il compare des fumeurs qui vapotent à des fumeurs qui ne vapotent pas : deux groupes qui diffèrent d’abord par leur dépendance.

L’argument toxicologique avancé par le tabacologue prend aussi le raisonnement à l’envers. Il décrit des substances dont l’effet cancérogène se déclencherait au-delà d’un seuil, après quoi la dose n’aurait plus d’importance. Sauf que les agences sanitaires européennes font exactement l’hypothèse inverse : pour les substances qui abîment l’ADN, elles considèrent qu’aucune dose n’est totalement sûre, et elles évaluent le risque en comparant l’exposition réelle à une dose de référence. Plus la dose est faible, plus la marge de sécurité est grande. Dire que la dose ne fait pas toujours le poison ne permet donc pas de conclure qu’elle ne compte plus.

Enfin, affirmer que la vape est une impasse et qu’il n’y a aucune raison d’y orienter les fumeurs contredit le niveau de preuve le plus élevé dont on dispose. La revue Cochrane, référence internationale en la matière, rassemble aujourd’hui 80 essais cliniques et près de 30 000 participants. Elle conclut avec un degré de certitude élevé (sa note maximale) que la cigarette électronique nicotinée fait arrêter de fumer plus de monde que les patchs et les gommes, avec environ quatre arrêts supplémentaires pour cent personnes. Cette conclusion était déjà établie, au même niveau de certitude, quand cet article a été publié.

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