Le 10 juin 2026, la République de Palau a demandé à l’ONU de classer la nicotine comme substance psychotrope contrôlée. Derrière cette initiative d’un archipel de 18 000 habitants se cache un réseau de militants antinicotine, et le même type de mécanique d’influence que celle que l’on reproche depuis des décennies à l’industrie du tabac.

Comment classer la nicotine comme drogue

Le lobbying de Big Tobacco est bien documenté. Depuis des décennies, les grandes entreprises du tabac ne cessent de tenter d’influer sur les politiques de santé mondiale avec un objectif clair : réduire au maximum la mise en place de législations qui menaceraient leurs intérêts commerciaux. Mais le lobbying ne se limite pas à l’industrie. Ses adversaires les plus actifs, en particulier ceux qui militent aujourd’hui contre tout produit à base de nicotine, y ont aussi recours. La date du 10 juin 2026 en est une illustration.

Ce jour-là, la République de Palau, minuscule archipel du Pacifique comptant tout juste 18 000 habitants, a déposé auprès de l’Organisation des Nations Unies (ONU) une notification formelle demandant que la nicotine soit placée sous contrôle international via la Convention de 1971 sur les substances psychotropes. Ce traité, ratifié par 183 pays, a pour objectif de limiter leur production et leur commerce. Sa création fait suite à un précédent traité, datant de 1961, qui ciblait spécifiquement le cannabis, la coca et l’opium, et qui, très vite, n’a plus couvert les nouvelles substances découvertes par la suite.

Une notification, un processus automatique

Le traité de 1971 répartit les substances entre quatre tableaux. Le premier est le plus restrictif et réserve tout simplement l’usage des substances qui s’y trouvent à la recherche scientifique sous contrôle d’État. Dans ce tableau se trouvent, par exemple, le LSD, la mescaline, la psilocybine, etc.

Les tableaux II, III et IV obligent quant à eux les États à limiter, par les mesures qu’ils jugent nécessaires, la fabrication, la distribution, le commerce, etc., des substances qui y sont classées. Parmi elles, les amphétamines, le PCP, certains barbituriques, etc.

La demande de la République de Palau pour classer la nicotine dans l’un de ces tableaux a déclenché un processus automatique. Le premier sera l’obligation pour l’Organisation mondiale de la santé (OMS) de former un Comité d’experts sur la pharmacodépendance de la nicotine. Après examen, ce comité recommandera, ou non, le classement de la nicotine dans l’un des tableaux du traité.

En cas de recommandation en ce sens, 53 États membres de la Commission des stupéfiants (CND, Commission on Narcotic Drugs), l’organe décisionnel de l’ONU en matière de contrôle des drogues, devront voter, à la majorité des deux tiers, pour ou contre le classement de la nicotine dans le tableau recommandé par les experts. En cas de vote pour, la nicotine deviendrait, soit totalement interdite (tableau I), soit uniquement disponible sur ordonnance médicale (tableau II, III ou IV).

Si de nombreux experts s’accordent à dire que la procédure n’ira même pas jusqu’au vote politique, l’intérêt de cette histoire est ailleurs.

Quatre experts, zéro Palauan

En consultant le site de l’initiative de Palau, l’archipel indique clairement que le dossier a été préparé par un « comité d’experts indépendant », et nomme les professeurs Coral Gartner et Thomas Münzel, et les docteurs Carolyn Dresler et Charis Girvalaki.

Charis Girvalaki est la directrice scientifique de l’European Network for Smoking and Tobacco Prevention (ENSP). Siégeant à Bruxelles, cette ONG, principalement financée par la Commission européenne, a parallèlement été mandatée par cette même Commission pour l’aider à rédiger la révision en cours de la TPD. Une situation que le Médiateur européen a d’ailleurs qualifiée de conflit d’intérêts potentiel.

Thomas Münzel est un cardiologue allemand qui alerte sur les méfaits de la nicotine régulièrement. En avril 2026, il a notamment publié un article dans la revue scientifique European Heart Journal, intitulé « Nicotine et système cardiovasculaire : mettre au jour une menace mondiale pour la santé publique [traduction] », qui constitue la base scientifique du dossier de Palau.

Coral Gartner est la directrice du NHMRC Centre of Research Excellence on Achieving the Tobacco Endgame à l’Université du Queensland en Australie. Elle fait partie des chercheurs ayant défendu le modèle australien de la vape sur ordonnance médicale uniquement, et dont on connaît désormais les premières répercussions.

Carolyn Dresler est quant à elle présidente du conseil d’administration d’Action on Smoking and Health (ASH), la plus ancienne organisation antitabac américaine. Elle participe régulièrement aux Conférences des Parties de la Convention-Cadre pour la lutte antitabac (CCLAT) de l’OMS.

Le dossier de Palau est donc intégralement piloté par une ancienne chirurgienne reconvertie en militante antitabac, une lobbyiste bruxelloise, une défenseuse du modèle de prohibition australien, et un cardiologue allemand dont les publications servent de base scientifique à la demande de l’archipel. Aucun d’eux n’est palauan.

Par ailleurs, l’archipel, dont le gouvernement porte cette initiative mondiale contre la nicotine, n’a aucune politique particulière contre la mastication de noix de bétel avec du tabac, très répandue chez ses habitants. Un rapport de son ministère de la Santé, datant de 2023, indiquait pourtant que 41,2 % des adultes de l’île s’étaient adonnés à cette pratique au cours des 30 derniers jours. 

Un fait d’autant plus surprenant que Surangel Samuel Whipps Jr., président de Palau, et la First Lady Valerie Whipps, sont personnellement convaincus que le combat à mener se joue bien contre la nicotine directement. En 2023, l’archipel a complètement interdit les cigarettes électroniques et voyait déjà plus loin. Comme l’indique la première dame, « nous avons compris qu’il fallait repenser notre approche. Au lieu de demander “Quel produit cibler ensuite ?”, nous devrions nous demander : “Pourquoi la molécule elle-même n’a-t-elle jamais été prise en charge ?” ».

Si un classement de la nicotine dans l’un des tableaux du traité de 1971 est jugé improbable, la valeur de cette opération est ailleurs. En alimentant un récit international disant que la nicotine est une drogue similaire au LSD ou aux amphétamines, les acteurs du dossier Palau renforcent surtout leur position dans la révision en cours de la TPD.

Un classement international, même symbolique, deviendrait un argument de poids dans les négociations sur la directive, et un argument supplémentaire pour interdire tous les produits contenant de la nicotine.

Cette méthode est précisément celle que l’on reproche à Big Tobacco, souvent accusé de mandater des experts et d’utiliser des institutions pour faire passer ses idées. La seule différence avec l’histoire de Palau, c’est que lorsque ces stratégies sont utilisées par le lobby antinicotine, personne n’en parle.

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