Une étude canadienne prétend démontrer que les vapoteurs chroniques présentent des anomalies cardiopulmonaires significatives à l’effort. Génération Sans Tabac s’en empare pour alerter sur les dangers de la cigarette électronique. Mais les données de l’étude racontent une tout autre histoire.
Ce qu’il faut retenir
- L’étude ne comptait que 40 participants au total, et l’absence d’antécédents tabagiques reposait uniquement sur des déclarations non vérifiées ;
- Les deux groupes, vapoteurs et non-vapoteurs, affichaient des valeurs de VO2peak bien inférieures aux moyennes de référence, ce qui suggère que les participants étaient tout simplement peu actifs ;
- Les valeurs de VE/VCO2 nadir des vapoteurs (27,9) étaient parfaitement dans la norme clinique établie à 30 ;
- Le résultat le plus solide de l’étude (le recrutement de la DLCO) présente une incohérence interne inexpliquée par ses auteurs ;
- L’étude ne comportait aucun groupe de fumeurs, ce qui la rend muette sur la question centrale de la réduction des risques ;
- En tant qu’étude transversale, elle ne permet d’établir aucun lien de causalité entre vapotage et condition pulmonaire.
Quand une étude dit le contraire de ce qu’on lui fait dire

Comme souvent, l’association adopte une posture alarmiste en utilisant les données d’une étude dont les nombreuses limites interdisent d’en tirer les conclusions que l’association y voit.
Des bases méthodologiques fragiles
L’objectif de cette recherche était double : caractériser les réponses cardiopulmonaires à l’effort chez de jeunes adultes vapoteurs sans antécédents de tabagisme, et évaluer le recrutement de la DLCO lors d’un changement de posture, autrement dit la capacité des poumons à transférer un gaz (le CO) des alvéoles vers le sang.
N’y allons pas par quatre chemins, cette étude présente un nombre de limites tellement élevé que les conclusions de ses auteurs dépassent largement ce que ses données permettent d’affirmer. GST les cite d’ailleurs mais n’en tire aucune conséquence sur la validité des conclusions qu’elle en extrait.
D’abord, l’absence d’antécédents de tabagisme était autodéclarée. Les chercheurs n’ont conduit aucun examen pour s’assurer que les vapoteurs n’avaient réellement jamais fumé auparavant. Un fait qui pose d’emblée un problème : pour une étude qui souhaite isoler les effets du vapotage seul sans contamination tabagique, s’assurer de l’absence de tabagisme semble primordial.
La recherche a été menée auprès de deux groupes de 20 personnes seulement, recrutés par convenance. Un échantillon aussi réduit et non représentatif ne permet pas de tirer de conclusions généralisables. Et les données mêmes de l’étude interpellent.
Des données qui contredisent les conclusions
Pour le groupe de contrôle, la mesure du VO2peak (la consommation maximale d’oxygène à l’effort) était de 34,8 mL/kg/min, et de 29,6 pour les vapoteurs. Si ces chiffres semblent démontrer une capacité à consommer l’oxygène moindre pour le groupe cigarette électronique, il convient de souligner que selon l’étude FRIEND2, menée auprès de 7 783 participants, la valeur moyenne du VO2peak chez les hommes de 20 à 29 ans est de 47,6 mL/kg/min, et de 37,6 chez les femmes du même âge.
Le groupe de contrôle à 34,8 et le groupe vapoteurs à 29,6 sont tous les deux bien en dessous de ces références, ce qui suggère que les deux groupes recrutés étaient tout simplement peu actifs, indépendamment de tout effet du vapotage. De surcroît, l’activité physique n’a été mesurée que par auto-questionnaire. Le groupe des vapoteurs pouvait ainsi être composé de jeunes adultes tout simplement moins actifs que ceux du groupe de contrôle, ce qui expliquerait un VO2peak inférieur puisque celui-ci augmente en fonction du niveau d’activité physique.
Dans son article, Génération Sans Tabac cite Michael K. Stickland, le chercheur principal de l’étude, qui a déclaré à ce sujet que « des jeunes de 23 ans ne devraient pas être essoufflés », ajoutant que « l’effort physique était d’une intensité équivalente à une marche modérée. » Si cette formule est efficace, elle est surtout scientifiquement contestable.
L’essoufflement à l’effort est relatif à la condition physique de base. Il est tout à fait normal que, chez des individus peu actifs, l’essoufflement soit plus élevé que chez des jeunes adultes plus sportifs. Et c’est précisément ce que les données de cette étude révèlent : les deux groupes, vapoteurs comme non vapoteurs, affichaient des valeurs de VO2peak bien inférieures aux moyennes de référence. Un individu sédentaire de 23 ans sera essoufflé à l’effort, qu’il soit vapoteur ou non.
La mesure du VE/VCO2 nadir (le nombre de litres d’air à ventiler pour éliminer un litre de CO2) souffre du même problème. En épreuve d’effort cardiopulmonaire, les seuils cliniquement établis pour parler d’une inefficacité ventilatoire commencent à partir de 34. La norme est quant à elle établie à 30.3 Alors que le groupe de contrôle avait un score de 26,4, celui des vapoteurs était de 27,9. Autrement dit, les vapoteurs étaient tout à fait dans la norme et la différence de 1,5 entre les deux groupes n’a probablement aucune traduction fonctionnelle dans la vie quotidienne.
Même son résultat le plus solide, concernant la DLCO que les auteurs indiquent être « émoussée » présente une incohérence inexpliquée. La DLCO a deux composantes : le VC, ou volume sanguin capillaire, et la DM, ou diffusion membranaire. Si, comme l’indiquent les chercheurs, la DLCO des vapoteurs reflète une dysfonction vasculaire, on s’attend logiquement à des VC et DM différents entre les deux groupes. Pourtant, il n’y a aucune différence statistiquement significative entre les deux groupes pour ces deux données. Ajoutons à cela que ces données ont été récoltées auprès de deux sous-groupes, composés de 16 et 17 personnes, et nous obtenons, une fois encore, des résultats qui ne permettent pas de démontrer quoi que ce soit.
Terminons avec deux autres remarques, et pas des moindres.
Des comparaisons impossibles
Alors que les chercheurs indiquent que leur étude « remet en question l’hypothèse que le vapotage est une alternative sûre au tabac. », la recherche ne comptait aucun groupe de fumeurs. Pour prétendre alerter sur l’absence de moindre nocivité du vapotage par rapport au tabagisme, encore aurait-il fallu comparer le groupe des vapoteurs à un groupe de fumeurs.
Enfin, s’agissant d’une étude transversale, aucune causalité ne peut être établie entre les événements. Ce type de recherche étant une photographie à un instant T, elle ne peut pas établir ce qui existait avant. Le groupe des vapoteurs dont la condition pulmonaire serait moins bonne que le groupe de contrôle était peut-être déjà dans ce cas avant de commencer à utiliser une cigarette électronique.
Cette étude, que Génération Sans Tabac instrumentalise pour alerter sur les dangers du vapotage, pourrait finalement être tout l’inverse de ce que l’association tente de lui faire dire. Ses données, aussi limitées soient-elles, montrent surtout que le groupe des vapoteurs avait une condition pulmonaire dont les chiffres sont parfaitement dans la norme.
Sources et références
1 Williams, T. G., Collins, S. É., Brotto, A. R., D’Souza, A. W., Ehnes, C. M., Hicks, B., Weatherald, J., Leung, J. M., & Stickland, M. K. (2026). Do young individuals with chronic e-cigarette exposure display cardiopulmonary abnormalities during exercise and blunted recruitment of pulmonary diffusing capacity? CHEST, 169(6), 1616–1627. https://doi.org/10.1016/j.chest.2025.12.024
2 Kaminsky, L. A., Arena, R., & Myers, J. (2015). Reference standards for cardiorespiratory fitness measured with cardiopulmonary exercise testing: Data from the Fitness Registry and the Importance of Exercise National Database. Mayo Clinic Proceedings, 90(11), 1515–1523. https://doi.org/10.1016/j.mayocp.2015.07.026
3 American Thoracic Society & American College of Chest Physicians. (2003). ATS/ACCP statement on cardiopulmonary exercise testing. American Journal of Respiratory and Critical Care Medicine, 167(2), 211–277. https://doi.org/10.1164/rccm.167.2.211
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