Sur quoi vaperait le capitaine James T. Kirk lorsqu’il n’est pas sur le pont de l’USS Enterprise, à l’abri du regard désapprobateur du docteur McCoy ? Mr Spock trouverait-il ça logique ? Et, sans aller si loin, sur quoi vapera-t-on demain ? Tentative de réponse sans faire appel à la voyance.

Demain les vapes

La cigarette électronique ne disparaîtra pas de sitôt. Parce que, d’un côté, sa victoire finale contre le tabac n’est pas possible dans le contexte actuel où tout est fait pour l’en empêcher, et de l’autre, parce qu’elle a démontré sa résilience face à ceux qui voulaient sa peau.

Et, devant ces sujets graves, nous nous sommes posé une question essentielle : avec quoi vapera l’équipage de l’Enterprise durant sa mission de cinq ans en explorant de nouveaux mondes étranges ? Ou, sans aller si loin, la vape du futur, ce sera quoi ?

Deviner le futur est un exercice fascinant, où l’échec est souvent de la partie. La preuve : Jules Verne et Léonard de Vinci y sont arrivés, et on en parle encore. D’autant que, pour ce sujet particulier, nous nous sommes heurtés à un obstacle de taille : le secret. Bon nombre d’entreprises planchent sur des sujets précis, et toutes ont un point commun : elles n’ont absolument aucune envie que les concurrents s’y intéressent.

Ce qui n’est pas très grave. Parce que, quel que soit le projet révolutionnaire, il y a deux obstacles qu’ils ne pourront pas contourner : les lois de la physique, et les lois tout court. Et ce sont elles qui, à travers des publications, nous disent de quoi la vape de demain sera faite.

Contra la revolución

Et brisons tout de suite un mythe : sur le matériel, il n’y aura pas de révolution ou de game changer absolu. Les expériences, tentatives ou simples études de projets, ont toutes été faites. On a parlé – voire vu, à un moment – de la vape à induction (quoi que ça puisse être), la vape par ultrasons, et même la vape par laser. Et tout ceci n’aboutira pas.

La vape au laser est le projet le plus éloigné de la réalité. Le principe est simple : solidifier le liquide en cube (ou en boule, ou en pyramide, mais les rares projets qui en parlent optent tous, curieusement, pour le cube) et le vaporiser avec un rayon laser. C’est l’exemple typique du projet fantaisiste.

Parce qu’il va falloir mettre au point des technologies pour solidifier le liquide sans utiliser de produit susceptible de nuire à la santé. Ensuite, déployer une technologie existante, mais précise et donc délicate à mettre en œuvre, le laser. Le tout consommant plus d’énergie qu’une résistance traditionnelle.

Tout cela pour rien, dans le sens où un liquide solidifié vaporisé au laser ne proposerait aucun avantage particulier, excepté l’absence de contact avec des métaux chauffés. Mais la recherche sur les métaux est infiniment moins coûteuse et plus simple à mettre en place, d’autant que le travail est déjà bien avancé.

La vape à induction est une magnifique idée, sur le papier. Il suffit d’avoir un élément métallique interne (un noyau conducteur dans une chambre d’atomisation) couplé à une bobine générant un champ électromagnétique géré par une électronique sophistiquée. En somme, elle fonctionnerait exactement comme les plaques à induction de votre cuisine. Léger problème, elle ferait à peu près la même taille, viderait un accumulateur en une dizaine de bouffées, tomberait en panne au moindre choc et coûterait le prix d’une dizaine de kits standards. Sans compter que la surface de chauffe plus importante réduirait la précision de la répartition de température, et donc la qualité de vape.

Mauvaise idée, donc. Le laser et l’induction sont tous les deux des manières de faire plus compliqué et plus cher pour un résultat moins satisfaisant.

Dans les brumes nébuleuses

La vape par ultrasons a elle aussi déjà été proposée. Concrètement, au lieu de chauffer le produit pour le faire changer d’état, passant de liquide à vapeur, le principe est de faire vibrer une pièce à très haute vitesse pour nébuliser le liquide, qui sera projeté sous la forme de gouttelettes minuscules, plus fines encore que la brume d’un vaporisateur de parfum. À tel point que, pour un œil non averti, une brume nébulisée serait indiscernable de la vapeur classique d’une vape. Mais il y a des réserves.

Des produits existent sur le marché. Dès l’invention de la vape par Hon Lik, la société Golden Dragon Holding, ensuite rebaptisée Ruyan, qui avait acheté son brevet, a étudié deux possibilités, la vape par ultrasons et par vaporisation. La solution la plus optimale s’est avérée être la vape par résistance classique.

Le fabricant chinois Usonicig s’est lancé dans la vape à ultrason en 2018

En 2018, la marque Usonicig a lancé une gamme de vaporisateurs à ultrasons. Une évolution de ce produit est toujours disponible. Et leur kit a un avantage : il consomme un peu moins électriquement que la vape classique, et plusieurs inconvénients. Considérons ce qui peut être un problème pour beaucoup : la vape qui en résulte est très froide, quasiment à température ambiante.

D’autre part, la technologie nécessaire est plus onéreuse à fabriquer, et donc à vendre. Elle est aussi plus complexe, donc plus fragile. Parce que c’est une règle de base de la technologie : plus il y a d’éléments nécessaires au bon fonctionnement d’un produit, plus il y a de possibilités de pannes.

On est sur un bon appareil, pour quelqu’un pour qui le budget n’est pas un frein et veut vaper, pardon, nébuler du fruité frais tranquillement à la maison, mais absolument pas pour un amateur de cloud chasing ou de vape un peu intense qui a une vie active.

Changement et continuité

Ce que la réalité nous enseigne, c’est qu’il est difficile, voire impossible, de révolutionner le matériel actuel. Un phénomène récent le démontre : l’apparition et la multiplication des pods et systèmes propriétaires, qui apparaît comme une nouveauté. Et pourtant, lorsqu’on regarde les premières vapoteuses, on y est : une batterie et un atomiseur propriétaire. Un pod ? C’est so 2007. La révolution, à l’époque, a été le standard 510 qui a fini par s’imposer, et qui se fait supplanter aujourd’hui par la version moderne de ceux qu’il a remplacés.

Dans une interview au Vaping Post, Bradon Ward, dirigeant d’Evolv LLC, déclarait que “pour évoluer réellement, il faudra probablement repenser complètement le dispositif. Le modèle actuel a atteint un plafond technologique. De nouvelles pistes sont explorées, notamment sur les éléments consommables comme les résistances ou les réservoirs. Rien n’est encore prêt à être commercialisé, mais la réflexion est bien engagée”.

Ceci n’est pas nouveau. Des essais d’amélioration et d’optimisation du matériel existant ont déjà été menés. Avec des fortunes diverses.

Pas mal ? Non, c’est français

En 2014, des étudiants ingénieurs de l’École centrale d’électronique se lancent avec une idée simple : améliorer la vape, et plus précisément son utilisation dans le sevrage tabagique. Grâce à un système précis et un algorithme, l’idée est de faire varier le taux de nicotine en fonction des besoins de l’utilisateur. L’idée est récompensée dès 2014 par le concours Lépine, puis le concours I-Lab de Bpifrance en 2015, et une société destinée à le mettre au point et le commercialiser est fondée dans la foulée. Son nom : Enovap.

En 2016, la start-up française Enovap sortait son kit de vape à deux réservoir. Le But ? Pouvoir faire varier son taux de nicotine.

Le principe est, sur le papier, assez simple : une vape avec deux réservoirs de liquide, un contenant de la nicotine et l’autre non, le mélange des deux pouvant être ajusté en fonction des besoins de l’utilisateur.

La société est une start-up : elle lève, en 2016, un million d’euros, d’abord en France, puis à l’étranger, pour développer et commercialiser le système. Des chercheurs du CNRS et des tabacologues seront consultés pour la mise au point fine du dispositif. Et le succès est presque au rendez-vous : en 2017, le bilan d’Enovap indique ainsi un chiffre d’affaires de 21 700 euros environ.

Et pourtant, l’idée était bonne, et Enovap était certainement promise à un brillant avenir, si une seule condition avait été remplie : qu’elle soit seule sur le marché. Parce que l’Enovap était compliquée à utiliser, et chère. Compliquée par rapport à quoi ? Aux fabricants chinois qui, dans le même temps, développaient des produits bon marché, de plus en plus simples, et de plus en plus efficaces.

Adossés à un réseau de distribution spécialisé, les shops, où les conseillers clientèle maîtrisaient de mieux en mieux le sevrage, les kits simples made in China posaient la question : “À quoi sert Enovap ?” La réponse tombera en 2023 : le tribunal judiciaire de Troyes place Enovap en liquidation judiciaire.

Besoin de rien envie de vape

C’est une règle aussi ancienne que le commerce lui-même : on ne vend à une personne que ce dont elle a besoin ou envie. Face aux atomiseurs de sevrage, Zenith et Nautilus en tête des ventes, montés sur une batterie solide et remplis d’un liquide au taux de nicotine adéquat, Enovap ne parvenait pas à justifier la dépense et l’apprentissage qu’elle nécessitait.

Et pourtant, c’était une excellente idée, il faut le leur reconnaître. Un ancien proche de l’entreprise, sous couvert d’anonymat, a sa théorie : “Le projet était dans une impasse : d’un côté, des fonds importants avaient été levés, des investisseurs sollicités, beaucoup d’argent injecté, et de l’autre, le produit était clairement de niche. Ça aurait pu être une vape de tabacologue, pour ceux qui n’avaient pas trouvé satisfaction dans une boutique de vape, si on avait su le faire pour moins cher.”

“Un des problèmes d’Enovap, c’est que beaucoup de fumeurs entrent dans une boutique de vape avec la crainte que ce soit compliqué, poursuit-il. Et le produit leur répondait que oui, effectivement, ça allait être compliqué. De notre point de vue, non, mais pour un fumeur qui a besoin de sa cigarette et d’un briquet ou d’une allumette, le double dosage, l’appli, etc., ça ressemblait à un truc d’ingénieur. Et c’est exactement ce que c’était.”

“Et il y a l’aspect start-up. Enovap a levé un million sur une idée. C’est très dur de retourner voir les investisseurs pour leur dire qu’on a fait fausse route et qu’on va essayer autre chose. Si tant est qu’on le réalise soi-même. Là-dessus, je n’ai pas de certitude”, conclut-il.

Terminator est vapoteur

Aujourd’hui, l’IA s’introduit partout. Et si c’était ce qui a manqué à Enovap, voire à d’autres projets inaboutis ? Il y a eu d’autres projets, après tout, de vape connectée. La Centaurus BT200 de Lost Vape, qui se règle par Bluetooth, la Juul C1 qui permettait de suivre le nombre de bouffées sur son smartphone, Ecig Coach, qui propose également une appli gratuite pour suivre les bouffées, voire même la Wismec AI Alexa Box Mod, une box qui intègre l’assistant IA Alexa.

En 2019, Juul lançait sa C1, qui permettait de verrouiller le pod à distance ou de le localiser si vous l’aviez perdu.

Concrètement, ces cigarettes électroniques intègrent des modules Bluetooth ou Wi-Fi leur permettant de se synchroniser avec un smartphone. Sur le papier, l’ensemble vise à offrir une expérience plus maîtrisée et individualisée. Dans les faits, ces ajouts semblent surtout greffer une couche technologique en guise d’argument marketing.

Fin 2019, Wismec lançait sa Wismec AI Alexa Box Mod. Cette box était équipée d’une enceinte bluetooth qu’on pouvait connectée à Alexa. Pas très utile en fait…

Cette évolution s’inscrit également dans une stratégie de séduction plus large, notamment auprès d’un public jeune. En s’appuyant sur des applications ludiques, intégrant statistiques, objectifs et interactions, les fabricants transforment l’acte de vapoter en une expérience proche du jeu.

Parallèlement, le design de ces dispositifs, souvent inspiré des codes de l’électronique grand public avec écrans, éclairages LED et options de personnalisation, contribue à brouiller les repères traditionnels de la vape, historiquement pensée comme un outil de sevrage tabagique. Ces nouveaux modèles connectés empruntent des ressorts marketing proches de ceux des produits technologiques grand public. Et, au-delà, reviennent les problèmes habituels : possibilité de pannes accrue, davantage de consommation électrique, etc.

Ces systèmes ont su modérément créer l’envie chez les vapoteurs technophiles, mais ont su avec efficacité répondre à au moins une question : non, il n’y a pas de besoin qui y correspond.

Vers une meilleure diffusion de la nicotine ?

D’accord, si on ne peut pas révolutionner le matériel de vape, peut-on au moins espérer au niveau des liquides ? Dans les laboratoires de recherche et développement, l’innovation autour de la nicotine ne se limite plus aux dispositifs de délivrance, mais s’étend désormais à la molécule elle-même et à ses modes d’administration.

Plusieurs équipes explorent ainsi des formulations avancées visant à moduler plus finement l’absorption et les effets pharmacocinétiques. Des travaux récents portent notamment sur l’encapsulation de la nicotine dans des nanoparticules de chitosane, un polymère d’origine naturelle déjà utilisé en biomédecine. L’objectif est d’obtenir une diffusion prolongée via inhalation sous forme de poudre, en réduisant les pics plasmatiques associés aux formes classiques.

Cette approche, encore expérimentale, s’inscrit dans une logique de contrôle plus strict de la délivrance nicotinique, avec en ligne de mire une diminution du potentiel addictif lié aux variations rapides de concentration.

Parallèlement, d’autres pistes se développent autour de formes buccales innovantes. Des films linguaux ou sublinguaux intégrant de la nicotine extraite par procédés alcalins font l’objet d’études, avec la promesse d’une absorption rapide, discrète et sans combustion. Inspirés des “strips” déjà présents sur certains marchés, ces dispositifs cherchent à optimiser la biodisponibilité tout en améliorant l’expérience utilisateur, notamment en réduisant l’amertume ou l’irritation. Cette découverte pourrait devenir, à terme, une alternative aux substituts, y compris à la vape.

Enfin, une voie plus prospective émerge autour de la substitution sans nicotine. Certaines équipes s’intéressent à des composés capables de reproduire partiellement les effets stimulants ou comportementaux de la nicotine, sans en reproduire le potentiel addictif complet.

Ces recherches, encore à un stade exploratoire, s’inscrivent dans la continuité des thérapies de remplacement nicotinique, mais cherchent à franchir une étape supplémentaire en dissociant dépendance et satisfaction. L’enjeu est de taille, puisqu’il s’agirait à terme de proposer des alternatives capables de répondre aux mécanismes de l’addiction sans recourir à la molécule elle-même.

Les papiers de la vape, SVP

Au-delà des innovations technologiques et des avancées scientifiques, l’évolution du secteur dépendra étroitement du cadre réglementaire qui lui sera appliqué.

La sophistication des dispositifs, la diversification des formes de nicotine et l’émergence de produits hybrides brouillent progressivement les frontières entre outil de sevrage, produit de consommation et objet technologique. Dans ce contexte, la régulation ne veut plus se contenter d’accompagner le marché, mais devenir un levier structurant, capable d’orienter durablement ses usages et ses publics. Du moins, dans l’esprit des législateurs.

L’enjeu pour les autorités sera de trouver un équilibre entre encouragement à l’innovation et maîtrise des risques, notamment en matière d’attractivité pour les non-fumeurs et les publics les plus jeunes, qui sont leur obsession.

La manière dont seront encadrées ces nouvelles générations de produits, qu’il s’agisse de formulations nicotiniques avancées, de dispositifs connectés ou d’alternatives sans nicotine, conditionnera en grande partie leur place dans l’écosystème de la réduction des risques. Le futur de la vape ne se jouera pas uniquement dans les laboratoires ou les bureaux d’études, mais aussi dans les arbitrages réglementaires à venir.

Et ces arbitrages réglementaires, au vu du contexte actuel, nous laissons le soin aux voyants extra-lucides de tenter de les prédire.

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