Une étude australienne publiée fin mars conclut que la cigarette électronique est « probablement cancérigène ». Certains médias français s’en sont emparés. Pourtant, ses conclusions sont vivement contestées par de nombreux spécialistes, qui pointent des failles méthodologiques majeures.

Une méthodologie qui fait défaut

« Vapoter, un terrain fertile pour le cancer ? Les chercheurs tirent la sonnette d’alarme » (Doctissimo), « Une vaste étude révèle le lien probable entre la cigarette électronique et le cancer » (Actusante.net), « Vous pensiez réduire les risques en vapotant… des chercheurs alertent sur un danger réel » (Futura), « Cela se confirme, le vapotage est une pratique cancérigène ! » (Pourquoi Docteur), « Une étude vient de le confirmer : le vapotage est probablement cancérigène » (Presse-citron).

En ce début du mois d’avril 2026, les titres sensationnalistes fleurissent en France. En cause, la publication d’une nouvelle étude1 australienne qui conclut que « les cigarettes électroniques à base de nicotine sont susceptibles d’être cancérigènes pour les personnes qui les consomment, entraînant un fardeau indéterminé de cancer de la bouche et du poumon. »

Pourtant, deux mois plus tôt, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), dans un rapport de 500 pages, indiquait que, si lors du vapotage, « la survenue de certaines modifications biologiques compatibles avec le développement de tumeurs est possible », les données disponibles « ne permettent pas de conclure à un possible effet cancérogène de la cigarette électronique à ce jour. » Des conclusions diamétralement opposées, qui s’expliquent par une différence fondamentale de rigueur méthodologique.

D’abord, l’Anses a réalisé une revue systématique de la littérature scientifique. C’est-à-dire que l’agence a analysé toutes les études disponibles sur le sujet. Les chercheurs australiens, quant à eux, ont réalisé une revue narrative qualitative, c’est-à-dire qu’ils ont sélectionné les études à inclure dans leur analyse.

Ensuite, si l’Anses a suivi de nombreux protocoles pour ses recherches, les Australiens ont été moins rigoureux. Dans le cadre d’une revue narrative, certaines règles doivent être respectées. Par exemple, les chercheurs doivent fournir une explication de pourquoi les études utilisées ont été sélectionnées. Ils doivent également réaliser une évaluation de leur risque de biais, etc. Des procédures qui n’ont pas été suivies. Et ces failles n’ont pas échappé à de nombreux spécialistes qui ont vivement critiqué la recherche.

Les experts tirent à vue

Le professeur Peter Hajek, de la Queen Mary University of London, indique que « les conclusions de cette revue sont trompeuses. Les auteurs précisent dès le début qu’ils ne comparent pas les vapoteurs aux fumeurs. Cela leur permet de présenter la détection de n’importe quel niveau d’une substance suspecte, aussi négligeable soit-il, comme “cancérogène”. »

Le professeur Lion Shahab, de la University College London, note que « cette revue narrative pose plusieurs problèmes et avance des affirmations extraordinaires que les données ne confirment pas. » Il souligne que « cette revue ne suit pas les pratiques standard » et que « les auteurs ne procèdent à aucune analyse critique des études qu’ils passent en revue, ni ne mentionnent les limites de leur propre travail. » Il conclut ainsi : « Cette revue n’apporte pas la “preuve irréfutable” que la cigarette électronique cause le cancer oral ou pulmonaire, et ne tente pas de quantifier ce risque — ce qui n’est pas surprenant car les preuves ne permettent tout simplement pas une telle estimation. »

Son collègue, le docteur Baptiste Leurent, indique quant à lui que si cette étude « pourrait intéresser les chercheurs en santé publique », elle pourrait également « induire en erreur si elle était présentée au grand public comme apportant des preuves d’une association entre vapotage et cancer. »

La méthodologie est également critiquée par le docteur Gavin Stewart, de l’Université de Newcastle, pour qui ce travail « ne répond pas aux critères méthodologiques attendus pour une synthèse de preuves » : sélection opaque des études, absence d’évaluation critique des preuves, données quantitatives traitées qualitativement sans justification. Autant de lacunes qui rendent selon lui « impossible de déterminer si les conclusions reposent sur des preuves solides ou ne valent pas mieux qu’une opinion. »

Cette dernière phrase mérite d’être soulignée. Sur la pyramide des preuves scientifiques, les revues narratives qualitatives se situent généralement au milieu. Leur puissance est inférieure aux revues systématiques et aux méta-analyses, mais supérieure aux études individuelles. Le problème avec cette nouvelle étude australienne, qui se présente comme une revue narrative, est que son absence de protocole de sélection transparent la rapproche surtout d’une simple opinion d’experts. Et ces dernières sont l’échelon le plus bas de la pyramide.

Aux États-Unis aussi, un expert a réagi. Le professeur Peter Shields, de l’Ohio State University, a indiqué que « cet article n’apporte vraiment rien que nous ne sachions déjà, mais cite de façon sélective des études — en omettant beaucoup d’autres qui contredisent les affirmations des auteurs — ce qui oriente le lecteur dans la mauvaise direction. »

Enfin, les professeurs John Britton (Université de Nottingham) et Stephen Duffy (Queen Mary University of London) rappellent respectivement que « les fumeurs, en particulier, peuvent rester assurés que le vapotage est bien moins nocif que la cigarette », et qu’il « faudrait beaucoup d’imagination pour envisager comment les composés du vapotage pourraient égaler les effets cancérogènes de la combustion du tabac. »

Sources et références

1 Bernard W Stewart, Henry Marshall, Billie Bonevski, Hayley J Griffin, Ashley M Hopkins, Malinda Itchins, Cassandra J Mazza, Natansh D Modi, Marissa Ryan, Megan Varlow, Freddy Sitas, The carcinogenicity of e-cigarettes: a qualitative risk assessment, Carcinogenesis, Volume 47, Issue 1, 2026, bgag015, https://doi.org/10.1093/carcin/bgag015

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