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Derek Yach, l’antitabac financé par PMI

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En acceptant d’être financé par Philip Morris International, Derek Yach, directeur-fondateur de la Foundation for a Smoke-Free World, s’est attiré les foudres du mouvement antitabac. Peut-on lutter contre le tabagisme en étant soutenu par les cigarettiers ? Le cas Yach pose la question.

Derek Yach n’aime pas faire comme tout le monde. Déjà en 2015, alors qu’il faisait partie des fondateurs de la Convention-cadre de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour la lutte antitabac, il avait apporté son soutien au gouvernement anglais en faveur de la cigarette électronique. “Nous devons agir plus vite pour adopter des réglementations plus intelligentes… Les cigarettes électroniques font partie de la solution”, avait-il déclaré à l’époque, alors que l’OMS n’était, et n’est toujours pas favorable au vapotage.

Un budget d’un milliard de dollars

En septembre dernier, Derek Yach s’est une nouvelle fois fait remarquer en prenant la tête de la Foundation for a Smoke-Free World nouvellement créée par l’une des principales compagnies de tabac et fabricant de Marlboro, Philip Morris International (PMI). De quoi dérouter et attiser la suspicion du mouvement antitabac. Mais la compagnie ne semble pas vouloir faire de la communication puisqu’elle y affecte un budget pharaonique de 1 milliard de dollars et le cigarettier s’est engagé à verser 80 millions de dollars chaque année pendant 12 ans. “Nous pourrions, à l’avenir, établir des relations avec des scientifiques de l’industrie pharmaceutique et de l’industrie du tabac pour en apprendre davantage sur leurs recherches, mais nous ne travaillerons pas pour l’industrie du tabac”, précise la fondation.

De son côté, Derek Yach voit une opportunité dans cette initiative. Il estime qu’elle vient parfaitement compléter les dispositions de la Convention cadre pour la lutte antitabac (CCLAT) de l’OMS.

Volée de bois vert

Dès l’annonce de la prise de poste de Derek Yach, la très grande majorité du mouvement antitabac s’est indignée. Parmi eux, le vice-président de la communication de Campaign for Tobacco Free Kids, Vince Willmore, qui pense que tant que la fondation est financée par PMI, elle manque de crédibilité. “Cette fondation est vraiment un écran de fumée conçu pour promouvoir les intérêts commerciaux de Philip Morris et miner les efforts réels pour réduire les décès et les maladies causés par l’usage du tabac dans le monde entier”, prévient-il, ajoutant qu’il est “difficile de prendre Philip Morris au sérieux lorsqu’ils veulent un monde sans fumée alors qu’ils commercialisent les cigarettes de façon plus agressive que jamais et qu’ils luttent contre les politiques de santé publique antitabac”.

L’OMS a également réagi violemment et s’est alarmée de cette initiative financée par l’industrie du tabac, une tentative évidente, selon elle, de “violer” le “seul traité au monde fondé sur des données probantes en matière de lutte antitabac” et “la principale feuille de route pour un monde sans tabac”, en parlant de la CCLAT. Ce à quoi la fondation de Derek Yach répond que dans l’article 1 de la CCLAT, la définition de contrôle du tabac inclut pourtant les stratégies de diminution de nocivité. “Nous ne violons aucun traité, encore moins la CCLAT”, estime-t-elle.

Son pedigree antitabac est certifié

La bio de Derek Yach

Derek Yach - Biographie

Né le 21 septembre 1955, Derek Yach est un analyste sud-africain de la politique de santé publique. Diplômé des universités du Cap et de Georgetown, il a été professeur de santé publique à l’université de Yale. Cet ancien directeur exécutif pour les maladies non transmissibles et la santé mentale de l’Organisation mondiale de la santé a été directeur de cabinet de la Directrice générale Gro Harlem Brundtland, où il a participé activement à l’élaboration de la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac (CCLAT) et de la stratégie mondiale sur l’alimentation et l’activité physique, de 1995 à 2004. Il quitte l’OMS pour devenir directeur de la santé publique à la Rockefeller Foundation puis travaille chez PepsiCo en tant que premier vice-président de la politique mondiale en matière de santé et d’agriculture. Le Dr Yach a aussi créé le Centre de recherche épidémiologique au South African Medical Research Council. Il est l’auteur ou le coauteur de plus de 200 articles couvrant l’étendue de la santé mondiale. Depuis septembre 2017, il est président-fondateur de la Foundation for a Smoke-Free World financée par Philip Morris International.

Pourtant, il n’y a pas si longtemps, le Dr Derek Yach jouissait d’une belle réputation parmi les acteurs de la lutte contre la cigarette combustible. C’est un militant antitabac qui a joué un rôle principal dans l’adoption de la CCLAT en 2005. Il a ajouté qu’il était conscient que bon nombre de ses anciens collègues de l’OMS et de ses pairs actuels n’étaient pas d’accord avec son approche, et qu’être financé par PMI est également quelque chose qu’il a du mal à accepter personnellement, mais il croit que tout ce qu’il est possible de faire pour réduire le tabagisme doit être fait. “Avec un milliard de vies en jeu, nous devons de toute urgence faire davantage pour réduire le taux de tabagisme chez les adultes. L’enjeu est trop important”, a-t-il assuré.

Derek Yach tente alors d’expliquer que pour combattre l’épidémie actuelle de tabagisme, le dialogue et la collaboration sont nécessaires, et non l’hostilité. “Je suis donc profondément déçu par le fait que l’OMS a complètement mal caractérisé la nature, la structure et l’intention de la Fondation dans ses récentes déclarations – et en particulier par son avertissement aux autres de ne pas travailler ensemble”, a déclaré M. Yach. Il a clairement indiqué que la fondation est une organisation à but non lucratif sans influence de l’industrie du tabac et que toute recherche qu’elle effectuera fera l’objet d’un examen par les pairs. Mais, lestées par le financement de PMI, ses supplications semblent être tombées dans l’oreille d’un sourd.

Le dialogue et la collaboration plutôt que l’hostilité

Pour assurer sa défense, Derek Yach précise sa position. “Pour accélérer le déclin du milliard de fumeurs, nous avons besoin d’une meilleure cessation, d’une réduction des risques et d’une meilleure réglementation des produits”, déclare-t-il. Yach ajoute que chaque année, plus de 7 millions de personnes dans le monde meurent de maladies liées au tabagisme, et que l’objectif de la fondation est d’aider les fumeurs à arrêter de fumer par le biais d’alternatives plus sûres. “Si ces produits ont un impact, nous avons besoin de recherches indépendantes pour montrer qu’ils devraient bénéficier d’études renforcées. Ainsi, notre travail ne consistera pas simplement à les repousser, mais à faire de la recherche de haute qualité pour examiner les aspects négatifs et positifs”, ajoute-t-il.

Yach assure à ses pairs qu’il n’est pas “passé du côté obscur”, ajoutant que sa relation avec PMI est basée sur l’opportunité et non sur la confiance. “Je ne suis pas assez naïf pour croire que Philip Morris fait cela motivé par de bons sentiments, qu’ils veulent réduire le taux de mortalité. Non. Ce qu’ils veulent faire, c’est avoir un produit moins risqué et qui leur permette de faire des profits. C’est le début et la fin de l’histoire.”

Banni d’une conférence antitabac

Mais la mise au banc de Derek Yach par le mouvement antitabac n’est pas terminée. Au début du mois de mars 2018, les organisateurs de la 17e conférence Tobacco or Health n’ont pas souhaité la présence de Derek Yach. En raison de son poste au sein de la Foundation for a Smoke-Free World, il a été purement et simplement banni de l’événement qui se tenait au Cap en Afrique du Sud.

D’autres voix plus compréhensives de la démarche de Derek Yach se font aussi entendre. Ainsi, Ruth Malone, rédactrice en chef de la revue Tobacco Control, lui a apporté son soutien. “La cigarette est le produit de consommation le plus mortel jamais fabriqué. Et malgré le fait que tout le monde soit d’accord pour dire que les cigarettes tuent, il est peut-être temps de se demander s’il existe une approche plus efficace qui mènera à une diminution des taux de tabagisme, plutôt que d’insister pour être hostile envers Big Tobacco, a-t-elle observé.

Travailler avec les compagnies de tabac et utiliser leurs ressources.Derek Yach

David Sweanor, un autre expert antitabac et professeur auxiliaire au Centre for Health Law, Policy & Ethics de l’Université d’Ottawa, est sur la même longueur d’ondes que Yach. Il invite les antitabac à envisager une approche différente et peut-être plus efficace par rapport au raisonnement habituel du type “combattons les compagnies de tabac sur le terrain”.

Sweanor, lui, suggère de collaborer avec les compagnies de tabac et d’utiliser les ressources qu’elles offrent, afin de vraiment comprendre le fonctionnement de l’industrie et d’aider à la transformer en une industrie durable qui aide les fumeurs à cesser de fumer.

John Seffrin, ancien directeur général de l’American Cancer Society (ACS), s’est également rangé derrière Derek Yach. “Le monde doit agir avec plus de rapidité et de créativité pour réduire le taux de tabagisme chez les adultes et prévenir le cancer, les maladies cardiaques et les maladies pulmonaires”, explique-t-il. La Fondation, selon lui, devrait “apporter une nouvelle énergie, les ressources nécessaires et une expertise significative à la lutte contre le tabagisme” en finançant “des recherches cruciales pour aider à éliminer les lacunes scientifiques” et en aidant à “accélérer le rythme des progrès pour le milliard de fumeurs dans le monde, dont la plupart cherchent à cesser de fumer”. Pourtant, John Seffrin n’est pas particulièrement connu pour ses amitiés avec l’industrie du tabac. En mai 2008, il a eu des mots particulièrement durs à l’encontre des cigarettiers en les comparant avec des entreprises terroristes. “Les compagnies du tabac se comportent comme des terroristes et ont eu plus de succès qu’Al-Qaïda”, s’était-il emporté.

Dans un mail publié sur le site The Cancer Letter, John Seffrin réaffirme son soutien à la fondation du Dr Derek Yach, dont les objectifs convergent avec les siens, notamment concernant la prévention des risques liés au tabagisme et l’objectif d’une réduction du nombre de fumeurs sur la planète.

L’ère d’un nouveau paradigme ?

Afin de relativiser les nombreuses controverses concernant l’implication financière de PMI au sein de la fondation, il explique qu’il est tout à fait possible que l’industrie du tabac puisse prendre part au combat contre le tabagisme. “J’ai passé plusieurs années au sein de l’ACS à poursuivre une action appelée Dialogue national contre le cancer, qui, je l’ai appris par la suite, a été conçue par un cabinet de relations publiques qui représentait également les plus grandes compagnies de tabac”, confie-t-il.

Le temps d’un nouveau paradigme qui inclurait les cigarettiers et leur puissance financière dans la lutte contre le tabagisme est peut-être venu. Si c’est le cas, Derek Yach aura défriché le chemin à suivre.

 

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